Il y a quelques dizaines
d'années l'odeur de la classe. Souvenez-vous... Elle varie selon les
saisons, les heures de la journée, mais celle de l'encre violette domine, et
aussi quelquefois celle du parquet lavé, des arbres de la cour, au
printemps, lorsque la fenêtre est ouverte. L'estrade et le tableau noir sont
les deux attributs rituels de la dignité magistrale. Le poêle, souvent un
Godin, entouré de sa grille, réchauffe le cœur, avec sa provision de bois ou
de charbon bien en vue. Son tuyau a un parcours très fantaisiste dans ce
grand espace qui va jusqu'au plafond : aussi est-il maintenu par des fils de
fer. Il faudra attendre l'installation du chauffage central pour que l'image
du cancre et celle du radiateur s'associent : pour l'instant, le fond de la
classe est froid. Le pupitre à deux, trois, voir cinq places, usé, culotté,
gravé, témoin de l'ennui de longs après-midi d'hiver et de l'angoisse des
jours de compositions, est prolongé par un banc. Il a été fabriqué par le
menuisier du village. La table est inclinée pour faciliter l'écriture, que
l'on se force de porter à son point ultime de perfection : la calligraphie.
En dessous du pupitre se trouve la sombre case où l'on range rapidement
manuels et cahiers, mais très soigneusement tout au fond, les objets de tous
les petits délits... Le long des murs ou à l'extérieur dans le couloir, se trouvent les
porte-manteaux, où l'on accroche les cache-nez, les bonnets et les grandes
pèlerines gorgées d'eau. On y pend aussi le sac qui contient le déjeuner ou
le goûter des enfants qui viennent de loin et ne rentrent chez eux que le
soir. S'ils sont nombreux, un coin repas est aménagé dans la classe : table,
chaises et toile cirée à carreaux, avec une vaisselle succincte. La
bibliothèque de la classe est un meuble de rigueur, plus ou moins bien
rempli, selon la richesse de la commune, et le goût des généreux donateurs.
Or y trouve des romans édifiants, des récits de voyages ou d'aventures. Une
petite armoire à porte vitrée, suspendue au mur contient un système métrique
qui permet de matérialiser des notions complexes pour les enfants et qui,
après tout, ne date même pas d'un siècle. Le maître l'enseigne d'autant plus
volontiers que c'est une grande conquête de la Révolution. Une autre
armoire, fermée à clef, renferme les objets personnels du maître: les
fournitures les plus luxueuses, comme les crayons de couleur, la grande
bouteille d'encre violette qui sert à remplir les encriers de faïence des
pupitres, l'encre rouge, apanage de l'autorité qui biffe, s'exclame, raye,
souligne... Dans un coin de la classe, se trouve toujours un balai. Ce sont les enfants,
chacun leur tour, qui sont chargés de s'en servir. Mais tout l'esprit, toute
la beauté graphique de la salle de classe se trouve dans les hauteurs, en
compagnie du rêve et de l'idéal : les tableaux pédagogiques. D'abord
l'évasion avec les cartes Vidal-Lablache, qui, à la fin du siècle,
commencent à être exactes et complètes. Les vedettes sont celles de la
France : les jeunes départements avec leur ribambelle de chefs-lieux qui
sonnent comme des comptines, les montagnes jaunes et brunes avec leurs noms
courbes comme des volutes baroques, les rassurantes plaines vertes où
coulent tout naturellement les fleuves et leurs affluents. Du côté des
sciences, c'est le royaume de l'image. Les tableaux muraux représentent de
superbes anatomies. Quand il est question de corps humain, l'hygiène n'est
jamais loin, et l'alcool a, lui aussi, son tableau avec des scènes de misère
très expressionnistes. A côté de ces messages austères, en noir et blanc,
évoquant des sanctions effrayantes pour les mauvais citoyens qui ne se
lavent pas et boivent trop, le regard de l'écolier, se repose aussi sur des
scènes bucoliques de la vie à la campagne. Les arbres, les fleurs, les
fruits et les légumes avaient eux aussi, leurs magnifiques planches de
botanique. Quant à l'histoire, elle se prêtait parfaitement bien à
l'imagerie, car son rôle était avant tout l'édification. Ainsi étaient
peints dans de vastes tableaux les grands hommes et les hauts faits : scènes
exemplaires de grandeur et de sacrifice, où Vercingétorix et Clovis étaient
les vedettes incontestées, grandes batailles gagnées ou perdues, mais
toujours héroïques, douleur du peuple écrasé par les rois et les seigneurs.
Le célèbre manuel de Lavisse était utilement relayé par ces tableaux, qui
avaient le mérite de structurer la chronologie. La notion des temps anciens
s'apprenait à l'école en lisant l'heure sur la pendule à chiffres romains
encadrée de noir. Les manuels scolaires dont l'achat était assuré par les
communes n'arrivèrent en grand nombre qu'à la fin du siècle. Ils étaient
distribués aux élèves, qui les emportaient dans leur gibecière avec plumier,
crayons, porte-plume et cahiers. Ces derniers, ainsi que les buvards,
étaient parfois attrayants: quelquefois, une publicité les agrémentait de
magnifiques images hautes en couleur. On y trouvait des devinettes : «
Cherchez Petit Poucet et ses frères », qui se cachent dans un coin du
dessin. Plus tard, les cahiers se chargèrent de tables de multiplication à
apprendre bien sûr par cœur.
Près de la porte de la classe sont encore affichés deux panneaux
soigneusement calligraphiés : la répartition mensuelle du programme et
l'emploi du temps. Pour une classe de fin d'étude, ce programme couvre la
morale, le français, le calcul, l'histoire, géographie, les sciences
appliquées et les travaux manuels. Mais avant tout, il faut apprendre à lire
et à écrire. Des panneaux, des abécédaires couvrent les murs. Les enfants
apprennent à reconnaître les consonnes, les voyelles, les syllabes et enfin
les mots. L'apprentissage de l'écriture était fondamental et c'était un
véritable défi à la beauté calligraphique. Cela n'allait pas, bien entendu,
sans drames, sans plumes qui accrochent, sans taches, bref, cela laissait à
beaucoup d'élèves un souvenir cuisant. Une belle écriture engage le corps
tout entier, comme en témoigne cette inscription du début du siècle :
«Leçon d'écriture.
«tenue du corps.
« Les jambes placées verticalement. Le corps droit sans raideur ne touchant
pas la table. Tête un peu inclinée en avant. Bras gauche assez avancé sur la
table, le coude bien en dehors de la table. Cahier un peu incliné vers la
gauche". Au tableau à lignes, sur lequel le maître inscrit les modèles, correspond le
cahier d'écriture, le plus beau de tous. L'ardoise reçoit les esquisses et
les essais, que l'on efface. Et comme dans cette pédagogie tout est fondé
sur la répétition, les lignes se suivent et se ressemblent, engendrant des
automatismes qui font le bon élève et le bon citoyen. Le calcul est lui
aussi l'objet de réitérations sans fin et d'exercices de mémoire. Ceux qui
ont vécu cela se souviennent douloureusement des robinets remplissant
bêtement des baignoires qui fuient, des pourcentages à additionner, des
trains qui se croisent et dont il faut trouver la vitesse, des redoutables
fractions... Bref, l'élève qui obtenait son certificat d'études était armé pour les
calculs de la vie courante, que nous faisons aujourd'hui avec nos petites
calculettes électroniques.
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