En 1920, je rentre à la grande école, chez M. Bertrand. Nous le
craignons, mais nous l'aimons beaucoup. Chaque année, le jour de la Saint-Léon, au début de l'après-midi,
nous ne manquons pas de lui souhaiter une bonne fête et nous lui offrons un
gros paquet de tabac pour sa pipe. Cet après-midi-là, au lieu de nous faire cours, il nous lit des poèmes,
des fables ou des récits qui nous passionnent. Quand il vient à la maison, c'est que mon travail n'a pas été très
satisfaisant. Il ne m'adresse aucun reproche et se contente de dire : Jean, tu
sais pourquoi je viens ! Le lendemain, tout rentre dans l'ordre. Au-dessus de son bureau, il y a deux cadres avec des photographies des
professeurs Pasteur et Roux. Je regarde souvent ces photos, surtout celle du
professeur Roux, car c'est grâce à son vaccin que j'ai été sauvé de la
diphtérie.
Le
carnaval des petits
A l'école, chaque année, avec les maîtres, on prépare le carnaval. A
l'époque, le carnaval est un fait marquant dans le village. Le mardi et le
mercredi sont réservés au "carnaval des grands" et le jeudi aux
enfants des écoles pour le "carnaval des petits". Il
faut préparer un char représentant un sujet, une idée, souvent un fait qui
s'est passé dans la commune. Nous décorons le char avec des chutes de papiers
peints récupérés chez les peintres avec des branches de sapin et de lierre,
des roses en papier et des guirlandes. A l’arrière du char ou dans un
trois-roues, on installe "le pailloux". C'est un bonhomme fait de
vieux vêtements bourrés de paille. Sur le
parcours, de nombreux arrêts sont prévus. A chaque arrêt, un écolier déclame
un discours qui relate un fait jadis vécu dans le village ou qui parle du futur
sort du pailloux. On demande à un ancien d'écrire le texte, et c'est souvent
Georges Guyot qui est de service. Les jeunes de quatorze à vingt ans nous prêtent
la main. Ils ouvrent le défilé en jouant du clairon, du tambour de la grosse
caisse et des cymbales. Le
jeudi après midi, tous les enfants sont déguisés pour le défilé. Certains
sont munis de boîtes pour faire la quête auprès des spectateurs, tout au long
du parcours. Lorsque
le tour de rue est terminé, le défilé se rend sur la place où, à la grande
joie de tous, on brûle le pailloux. Une grande ronde se forme autour du bûcher.
Quand les flammes sont un peu moins vives, les plus hardis sautent par-dessus le
feu. Après
cette grande ronde, on se retrouve répartis dans plusieurs familles, autour
d'une crème renversée et de gâteaux qui sont payés avec l'argent de la quête.
Souvent, je vais chez Octavie Grisard. Les musiciens de la famille Sidenier sont
aussi invités car, le soir après le repas, ils offrent un bal gratuit. Le
lendemain, l'école reprend, mais le maître a eu la gentillesse de ne pas nous
avoir donné de devoirs !
En 1920, j'ai à peine dix ans, je joue déjà du cornet à piston.
Arthur Sidenier m'a appris un petit air que je joue juché sur le char. L'année
suivante, je suis fin prêt et je me réjouis à l’idée de jouer encore pour
cette fête rituelle. Malheureusement, la veille du carnaval, je me retrouve
avec un chapelet de ganglions autour du cou. Je dois rester au repos complet et
le Dr Marlot m'interdit de sortir. Je ne peux que regarder passer Carnaval et
son pailloux, les yeux remplis de larmes derrière les carreaux de la fenêtre. Heureusement,
il y a encore d'autres fêtes dans le village et je pourrai me rattraper.
La
Saint-Fiacre
Appoigny est un village de maraîchers et de jardiniers. Le dernier
dimanche du mois d'août, c'est la Saint-Fiacre, la fête des jardiniers. C'est
aussi la fête de l'affranchissement de la commune.
Elle a lieu au carrefour de la route Nationale et de la route d'Appoigny-Chemilly.
Les forains (tirs, confiseries, jeux... ) sont installés de chaque côté de la
rue de la Poste (aujourd'hui rue du Professeur-Pierre-Mocquot), à partir de
chez Me Carré.
Nous guettons toujours l'arrivée des forains et plus particulièrement
celle du manège de chevaux de bois. C'est un superbe manège qui appartient à
M. et Mme Roland. Il arrive sur de grands chariots tirés par deux forts chevaux
à la robe pommelée, marquée de tâches rondes, mêlées de gris et de blanc.
Impatients, nous assistons à son installation. Il est monté juste au coin à
gauche du carrefour, en venant d'Appoigny, et il occupe les deux tiers de la
route Nationale. Il ne laisse qu'un seul passage de voiture.
Le manège est tout orné de draperies prolongées de perles. Les deux
chevaux à la robe pommelée sont attelés à l'intérieur du manège, de chaque
côté d'un mât central et font tourner le manège. Un orgue de barbarie
accompagne les bateaux, le tourniquet, les chevaux de bois et, ce qui nous intéresse
le plus, les cochons, les chevaux et l'âne qui montent et qui descendent. Mon
premier tour de manège, je l'ai fait sur un petit âne gris, avec sa tête qui
oscille d'avant en arrière, comme s'il savait vraiment marcher. Il a été
longtemps mon préféré alors que mon copain Jean Grisard s'est toujours
installé sur le cochon rose avec la langue qui pend sur le côté. Nous
ne loupons jamais les premiers tours. Le dimanche et le lundi, la partie coûte
cinq centimes et le mardi trois. De temps en temps, nous avons droit à une
partie gratuite.
Une année, ma mère me donne cinq francs pour les trois jours, ce qui
fait déjà une somme correcte. Elle me signifie bien que cet argent doit me
servir pour toute la fête. Hélas ! le lundi je n'ai déjà plus rien, les
confiseries, les tours de manège et les jeux ont vidé mon porte-monnaie. Ma mère
a été obligée de me faire une petite rallonge.
Les bals de la Saint-Fiacre ont lieu dans la grande cour de l'hôtel
Saint-Fiacre. Deux rotondes sont montées bout à bout par l'entreprise André
Sidenier. L'une est couverte d'une bâche, l'autre est à ciel ouvert. Les
montants de la rotonde sont habillés de feuillages de bois d'asperges qui, au
mois d'août, sont d'un beau vert. De grosses lampes « matador » éclairent de
place en place, accompagnées de guirlandes de verres dans lesquelles on allume
des bougies. Des draperies de perles complètent le décor et, pour mes yeux
d'enfant tout cela est très féerique.
Le vestiaire
est tenu par M. Label. Des
rideaux coulissants sont installés tout autour de la rotonde, ce qui permet, à
ceux qui ne veulent pas entrer au bal de regarder évoluer les danseurs d'un
oeil très intéressé, et les commérages vont bon train. L'orchestre est formé de dix musiciens qui enchaînent polkas, mazurkas,
scottishs, valses et quadrilles.
La fête dure
trois jours. Les
deux premiers jours, les jeunes filles et les jeunes gens sont dans leurs plus
beaux atours. Les jeunes filles étrennent souvent une nouvelle robe et celles
qui ont les cheveux raides se les font friser par leur mère avec un fer à
friser. Elles sont si transformées, elles sont devenues si ravissantes que,
parfois, il nous faut du temps pour reconnaître celles qu'on a pu voir, dans la
semaine, travailler dans les champs ou au cul des vaches dans les étables. Certains
cavaliers, pour ne pas tacher la robe de bal, prennent un mouchoir dans la main
qui enlace la cavalière. A
l'entracte, les jeunes gens invitent leur cavalière à faire quelques tours de
manège, leur offrent quelques friandises ou un rafraîchissement avec des pâtisseries. Le
mardi, c'est la fête des commerçants. Après avoir bien travaillé les deux
premiers jours, les boulangers, pâtissiers, bouchers, charcutiers descendent
prendre un peu de bon temps. L'ambiance est garantie et, quelquefois, certains
ont bien du mal à remonter seuls au pays !
La
Saint-Fiacre déménage
Dans les années 1920, la circulation des automobiles sur la Nationale 6
devient de plus en plus importante. Le jour de la Saint-Fiacre, la route devient
dangereuse. Aussi, le conseil municipal décide qu'à l'avenir, la fête aura
lieu place de la Mairie, dans la cour de l'école et rue Châtel-Bourgeois. M.
Berthier, le patron de l'hôtel Saint-Fiacre, n'est pas content de ce transfert.
Il décide de louer une rotonde, qu'il installe, comme d'habitude, dans sa cour.
Il s'assure le concours d'un orchestre moderne et propose l'entrée gratuite
pour le bal. Pour
la population, le choix est difficile entre, d'un côté, le bal traditionnel
d'André Sidenier avec l'entrée payante et, de l'autre côté, le bal gratuit
et les musiciens beaucoup plus modernes du Palace de Migennes. Par
politesse, je paie mon entrée au bal Sidenier, je fais quelques danses et,
vite, je file au bal Berthier. Cette
concurrence n'a pas duré longtemps, M. Berthier n'ayant pas renouvelé son opération
l'année suivante.
Les brioches et les tartes
Les jours de fête, il est de tradition d'inviter les familles. Mon oncle
et ma tante Pichon ont donc beaucoup de travail à la boulangerie. Ils doivent
faire plus de pain et aussi des gâteaux. La boutique, la cuisine et le couloir
sont encombrés de brioches, de feuilletés, de gougères et de tartes. Aussi,
ma tante Pichon me demande souvent d'aller livrer, à domicile, les gâteaux les
moins fragiles, avec mon copain André Valeri. C'est un travail qui nous intéresse,
car chaque livraison nous vaut une petite pièce. Quand
la cuisson du pain et des gâteaux est terminée, beaucoup de familles apportent
leurs viandes à cuire (rôtis, grosses volailles ... ) et des énormes galettes
qui ne peuvent entrer que dans le four du boulanger.
La foire Saint-Martin
Depuis fort longtemps, la foire de la Saint-Martin d'Auxerre est un événement
très important dans la région. Avant
la guerre 14, elle se déroulait le 11 novembre, jour de la Saint-Martin. Après
la guerre, elle a été avancée au 10 novembre pour permettre de fêter
l'armistice.
A Appoigny, comme dans les autres communes de l'Auxerrois, personne ne
veut manquer ce grand jour de fête. La plupart s'y rendent en voiture à
cheval, mais certains partent à pied, d'autres en vélo. Longtemps à l'avance,
les personnes qui n'ont pas de moyens de transport réservent une place dans les
quatre-roues de mes parents. Le
plus souvent, les "clientes" de mon père, ce sont les laveuses de
lessive, celles qui descendent au lavoir ou à la rivière avec leur brouette ou
leur trois-roues chargés de linge. Elles prennent place et se serrent dans la
carriole avec les couturières et les femmes de journées.
Arrivés à
la porte de Paris, le chargement prend la direction du café-restaurant "Le
Chariot d'Or", où l'on peut remiser les quatre-roues, dételer les chevaux
et les mettre à l'écurie pour la journée, car le conducteur et les passagers
ne reviendront que tard dans la soirée. Et
voilà tout ce monde parti dans les rues de la ville pour faire des achats. Pour
certains, l'essentiel est d'aller à la foire aux bestiaux, place Saint-Amatre. Le
midi, on fait ripaille. Le plat le plus prisé, c'est les escargots, et chacun
de se vanter d'en avoir mangé plusieurs douzaines. Comme le petit vin blanc qui
accompagne n'est pas mauvais, le soir, pour le retour, certains, passablement éméchés,
ont bien du mal à monter dans les carrioles. Heureusement, le cheval connaît
bien la route et fait le chemin tout seul. Le conducteur peut faire un petit
roupillon sans s'inquiéter. Beaucoup somnolent en sa compagnie et ne sont réveillés
de temps en temps que par un chaos un peu plus fort qu'un autre, car les routes
ne sont pas en très bon état. De
retour au village, il leur reste un petit bout de la nuit pour récupérer et être
prêts le lendemain à reprendre le travail.
L'apprentissage
du métier
A côté de l'école, des jeux et des fêtes, il y a le travail à la
maison, le jeudi, le dimanche et chaque soir après les devoirs. Mon principal
travail est d'empailler les peaux de lapins pour les faire sécher. Je dois
aussi laver l'endroit où les lapins ont été abattus et dépouillés, balayer
la cour, pomper l'eau pour les chevaux, curer l'écurie, faire la litière du
cheval, concasser l'avoine, mettre les sacs de charbon vides en rouleaux de
vingt-cinq, et accomplir beaucoup d'autres petits travaux qui soulagent mes
parents.
Quand je suis en âge de porter des charges plus lourdes, je participe au
déchargement des sacs de charbon. La
vente des sacs de charbon de bois se monte à environ 1500 sacs dans l'année.
Les forestiers de la forêt d'Othe viennent livrer à Appoigny avec trois ou
quatre charrettes chargées chacune de 35 à 40 sacs. Le trajet avec les chevaux
dure huit à neuf heures et les charretiers marchent à côté des bêtes.
Pour décharger les voitures, on me demande de monter sur la charrette
pour aider les charretiers à mettre le sac sur l'épaule. Chaque sac est haut
d'un mètre quarante et pèse de quarante-cinq à cinquante kilos. C'est mon père
qui termine les piles de sacs sous le toit du hangar. Il place un sac en équilibre
sur sa tête, monte à l'échelle jusqu'en haut de la pile et, d'un coup de
rein, il loge le sac sous les tuiles.
Quand les charrettes sont déchargées, les chevaux se reposent et leurs
maîtres se restaurent. Le retour est plus confortable pour les charretiers. Le
cheval de la deuxième voiture est attaché à la première. Il n'y a besoin que
d'un seul conducteur. Les autres peuvent s'allonger et dormir sur les sacs de
charbon vides.
Un
atelier de tricotage
Après la guerre, M. Paul Méchain fonde un petit atelier de tricotage,
vers les bords de l'Yonne, à gauche du pont, juste avant la propriété
"La Saulaie". Cette fabrique de lainage emploie une vingtaine de
jeunes ouvrières, dont plusieurs viennent de Belgique.
Certaines sont blondes et très jolies. Les garçons du village ne
manquent pas une occasion de faire un petit tour vers les bords de l'Yonne. Je
les vois souvent partir vers la rivière et je finis bien par me douter qu'ils
ont d'autres occupations que la pêche à la ligne.
Marchand de lapins
Mémoire d’un grand-père
d’Appoigny témoin de son temps