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Au IV' siècle résidait à Auxerre une riche et puissante famille : M. Proclidius et son épouse Isiciole menaient une vie au train fastueux. Leurs occupations mondaines ne leur laissèrent le temps de ne faire qu'un seul enfant, qu'ils baptisèrent Amatre. Ce garçon, héritier unique d'une immense fortune, fut éduqué soigneusement, et était évidemment promis à un destin exceptionnel. On lui apprit toutes les bonnes manières de l'époque et il devint, dans la province entière, le jeune homme à la mode. Il eût pu être un séducteur sans problème s'il l'avait souhaité, et si ses parents l'avaient permis. Mais la famille étant profondément chrétienne, toute galipette était exclue. Notre jeune Amatre cumulait donc tous les attraits d'un prince charmant, aussi beau que riche et vertueux, et toutes les grandes familles nanties de filles à marier multipliaient les courtoisies envers M. Proclidius et les prévenances à Mme Isiciole. L'évêque
d'Auxerre, celui dont les historiens hésitent encore à trancher s'il
s'appelait Valère ou se nommait Valérien, fréquentait assidûment la maison
Proclidius, et manifestait un très vif intérêt pour le jeune adolescent.
Souvent, le prélat lui consacrait de longues heures et de profondes
conversations. Lorsque vint
l'heure de penser aux choses sérieuses, les parents n'eurent aucune peine à dénicher
pour leur progéniture la fiancée idéale : très belle selon les canons du siècle,
héritière superbement dotée, chrétienne irréprochable, Mlle,
Marthe accourut de son Langres natal lorsqu'on lui proposa de convoler avec le
jeune prodige auxerrois. Elle vécut quelques mois très chastement sous le toit
de ses futurs beaux-parents, dans l'attente fiévreuse du grand jour du mariage.
Bien entendu, notre inévitable évêque Valérien se prit pour elle d'une
paternelle affection, et se débrouilla pour l'entretenir de longues causeries. On décida enfin des noces, et elles furent somptueuses. Les Proclidius distribuèrent généreusement oboles et cadeaux à tous les Auxerrois dans le besoin, et la fête se déroula dans l'allégresse des populations. Après les cérémonies et réjouissances, les jeunes mariés, dûment unis devant Dieu par Valérien lui‑même, rejoignirent main dans la main leur luxueuse chambre nuptiale afin d'y découvrir, pour la première fois et avec une très chrétienne ardeur, les délices de la chair. Mais les époux
encore tout frais et innocents étaient les enfants de familles bien élevées
et d'une grande piété. Aussi parents et beaux-parents avaient‑ils
comploté d'offrir aux jouvenceaux une ultime surprise, une délicatesse raffinée
juste avant que le mariage fût consommé : lorsque les amoureux tout frétillants
pénétrèrent dans la chambre de leur première nuit, ils eurent l'immense stupéfaction
d'y trouver, campé debout devant le lit de volupté, mitré et crosse en main,
le visage illuminé d'un sourire radieux ... l'inévitable évêque Valérien ! Bien que leur
intention initiale ne fût pas de dévider encore des chapelets, le poids de
leur éducation convainquit les jeunes mariés de tempérer leurs appétits et
de s'abîmer à genoux, pour pieusement baiser ... l'anneau épiscopal ! L'idée des
parents était d'administrer aux tourtereaux une bienfaitrice bénédiction,
juste avant que leur union ne fût scellée. Quant à Valérien, qui bien sûr
avait suggéré cette touchante intervention, il avait rêvé pour Marthe et
Amatre, secrètement, d'un destin plus ambitieux qu'une vie conjugale, dorée
certes, mais finalement assez banale : que leur existence fût vouée ... à
Dieu ! Ce qui supposait, à l'instar de joseph et Marie, la renonciation au
principal péché. Pour sauver la chasteté des époux d'un naufrage imminent,
Valérien les attendait donc devant le lit, souriant mais décidé. Toute la
famille, ravie, envahit la chambre pour assister à la cérémonie. L’évêque
s’ approcha des jeunes agenouillés, les aspergea d'eau bénite et commença
son oraison. Puis il s'inclina à leurs oreilles, pour y murmurer des paroles
que nul autre n'entendit. Et il se releva, épanoui, sa mission accomplie. Marthe et
Amatre avaient tout compris : la lueur de leurs yeux brutalement s'éteignit,
l'ardeur qui les dévorait subitement se refroidit. Comme dans
toute armée, il existe dans l'Eglise une hiérarchie de grades, entre le pape
au sommet et l'acolyte tout en bas. A deux degrés sous le prêtre, le diacre
est le premier à revêtir un caractère vraiment sacré et à imposer le vœu
de chasteté : ce que Valérien avait psalmodié à voix basse n'était autre
que la prière rituelle qui conférait à Amatre la dignité de diacre, et à
Marthe l'équivalent féminin de diaconesse. Et si intense brûlait leur foi, si
impressionnant était le prélat, et si terrifiantes les flammes de l’ enfer,
que ni lui ni elle n'osèrent interrompre le chapelet des mots sacrés qui s'égrenaient
et qui faisaient d'eux désormais, au seuil de leur nuit de noces, des
religieux, condamnés à une chasteté sans rémission. Les jeunes
mariés se glissèrent dans le lit, sagement, et remercièrent d'un étrange
regard parents et beaux-parents. La famille évacua la chambre, en prodiguant
oeillades malicieuses et transparentes allusions. Avant de
refermer la porte derrière lui, Valérien honora les mariés d'un grand sourire
et leur souhaita bonne nuit. Dans les
jours qui suivirent, leurs familles s'interrogèrent anxieusement sur l'extrême
discrétion de leurs rares effusions : alors même que la passion scintillait
dans leurs regards, seuls en témoignaient de brefs effleurements de leurs
mains, aussitôt réprimés. La rumeur s'infiltra dans la ville, et bientôt
toute la population découvrit avec stupeur que les jeunes mariés étaient
encore vierges, et qu'ils entendaient le rester. Bien que la famille d'Amatre fût
une des plus prestigieuses de la contrée, le couple réfugia l'essentiel de son
existence derrière les murs de sa propriété, n'en sortant guère que pour de
longues dévotions en l'église Saint‑Pèlerin ; il dépensait des
fortunes à soulager en secret la misère des gens et recevait bien sûr,
quotidiennement, la visite de l'évêque Valérien. Puis les années
passèrent et Valérien mourut. Saint Elade lui succéda. Amatre et Marthe,
toujours amoureux et puceaux, s'en allèrent le consulter. Le nouvel évêque
jugea sans doute que leur vie commune était une permanente tentation et que le
désir lui‑même ou la simple tendresse constituaient un péché. Il sut
trouver les mots qui convainquirent Amatre de quitter sa femme et de devenir
chanoine. Quoique marié, et puisqu'il avait scrupuleusement respecté la
chasteté, on le fit bientôt prêtre. Quant à Marthe, Elade lui accorda
l'insigne privilège ... d'entrer au couvent pour y finir
ses jours. Et c'est ainsi que sur elle se refermèrent à tout jamais les
lourdes portes de l'ancienne abbaye Saint‑julien, qui dominait de son énorme
dôme le quartier qui porte son nom. Après dix
ans d'une existence qu'on ose qualifier de conjugale, vingt autres années s'écoulèrent.
Amatre, pourtant, n'oublia jamais celle qui restait son épouse devant Dieu, et
Marthe resta toujours fidèle à son tendre souvenir. Au fil des ans, Amatre
acquit une réputation de sainteté et en l'an 386, à la mort d'Elacle, il fut
tout naturellement élu par les fidèles et sacré évêque d'Auxerre, le seul
prélat marié qui eût gouverné notre cité. Il acheva l’œuvre de
christianisation de la région ; les derniers lambeaux du paganisme furent
extirpés par la chaleur de sa parole et l'exemple édifiant de toute sa vie.
C'est lui qui arracha le comte Germain à la débauche et à la violence, et métamorphosa
ce cruel guerrier en ce grand saint que toute la chrétienté vénère encore,
et qui reste la fierté d'Auxerre. Pendant le règne d'Amatre, les fidèles
devinrent si nombreux que la première église de la ville, Saint-Pèlerin,
se révéla trop exiguë. C'est donc Amatre qui décida et réalisa la
construction de la première cathédrale d'Auxerre, sur les fondations de
laquelle se dresse aujourd'hui la magnifique cathédrale actuelle.
L’inauguration -la consécration à Dieu - du grandiose monument
fut le couronnement de la carrière d'Amatre, une fête éblouissante où se
pressait toute la population de la ville et des environs. Toute ... sauf les
religieuses, cloîtrées en l'abbaye Saint‑Julien, et dont l'une
agonisait. Quelques jours après, dans la cellule aux murs nus de son monastère,
Marthe rendit son âme à Dieu. Tout Auxerre
assista en pleurant à la poignante cérémonie de son évêque accompagnant son
épouse jusqu'au lieu de son dernier repos, dans le grand cimetière qui s’étendait
alors, en dehors de la ville, en contrebas de la place de l'Arquebuse. Selon la
tradition, la défunte fut extraite de son cercueil pour être inhumée à même
la terre, enveloppée dans un linceul. Pour la première fois depuis vingt ans,
Amatre put enfin, brièvement, contempler celle qu'il n'avait jamais cessé
d'aimer, et déposer sur son visage un ultime baiser. Celui qu'on
appelait déjà saint Amatre vécut encore longtemps, attentif à toutes les misères,
multipliant les guérisons. Les foules se pressaient pour l'entendre et pour le
voir. Les gens le vénéraient.
Mais son regard, malgré la ferveur populaire, restait toujours empreint de tristesse, et souvent se
voilait. Lorsqu’au crépuscule, les amis ou parents allaient au grand cimetière se recueillir sur Ieurs défunts, la clarté de la lune leur révélait souvent une ombre solitaire, immobile, agenouillée : l'évêque d'Auxerre, le grand saint Amatre, le bâtisseur de la cathédrale, priait dans la nuit sur la tombe de Marthe, son épouse, que Dieu, en un seul jour, jadis, lui avait donnée le matin et arrachée le soir. Texte tiré de l’ouvrage d’André Ségaud « Chroniques des pays de l’Yonne » Editions de l’Yonne Républicaine. 2000
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