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...A Ligny, les femmes
s'activaient au lavoir deux fois par an. Elles avaient abandonné l'ancien
devenu trop petit. Elles se rassemblaient autour du nouveau, bien plus vaste
pour les grandes lessives du printemps et de l'automne. Dès les premiers
beaux jours, la femme du maire était chargée de déterminer les dates
favorables de jours sans pluie. Elle avait paraît-il, toujours prévu les
meilleurs moments pour que le linge entassé pendant l'hiver puisse sécher.
Elle se fiait à la lumière du ciel le soir au soleil couchant. Si le rose
dominait, elle décidait du démarrage de la grande lessive. Les femmes
avaient préparé depuis plusieurs jours leur stock de draps et tout le linge
entassé dans des coffres et des armoires. Au petit matin, elles chargeaient
les brouettes qu'elles roulaient les unes derrière les autres jusqu'au bord
du bief. Les roulements des arceaux métalliques des roues formaient, sur les
pavés des rues conduisant au lavoir, un concert grinçant. Les plus éloignées
faisaient une halte devant la fontaine, et se désaltéraient avant de finir
le parcours. Dès qu'elles apercevaient l'église, elles reprenaient courage
se sachant presque arrivées. En effet, le lavoir bordant le bief était tout
proche de l'édifice. La plupart s'y arrêtaient, faisant une prière pour que
le ciel ne les trahît pas. Puis elles s'installaient chacune à leur place
avec leur barda.
Passaient les saisons et
les travaux à l'extérieur. Le jeune couple sans grandes ressources, Amélie
dut retourner travailler aux champs. L'été cuisait la peau des femmes qui
l'accompagnaient. Lorsqu'elle ne pouvait emmener le bambin avec elle,
Marie-Louise s'en occupait.
Les
fortes chaleurs de l'été avaient rendu la fenaison très pénible. Puis l'aide
pendant la moisson, alors que son ventre arrondi trahissait l'arrivée
prochaine de son deuxième enfant. Quelquefois, lorsqu'il pouvait s'offrir
quelques instants de détente, le couple venait au bord de la paisible
rivière, le Serein. II portait bien son nom ce gentil cours d'eau,
transparent, laissant paraître les galets blancs, couchés au fond de son
lit. Les enfants, libérés de l'école en cette saison de récolte, après leur
journée de travail au champ, se retrouvaient parmi les roseaux et les
nénuphars fleurissant les rives. Zéphire et Amélie passaient le pont, tout
près du bief et, quittant leurs sabots, allaient rafraîchir leurs pieds
meurtris par la chaleur, dans l'onde claire.
Mais si le cagnard trop
intense, menaçait de faire éclater l'orage, ils rentraient sans traîner
jusqu'à leur maison, proche du bief. Le Serein, gorgé par la chute brutale
et violente des trombes d'eau, devenait un dangereux ruisseau, impétueux et
rapide. II se gonflait de milliers de gouttes et, sortant de son lit,
envahissait les berges, les prés, et les rues du village. Les plus proches
habitants devaient mettre à l'abri le modeste mobilier qui garnissait la
pièce principale et les paillasses servant de literie.
Autant l'hiver avait été
glacial, autant l'été fut caniculaire. La saison des vendanges ne laissait
pas de répit aux gens de la terre, hommes et femmes, sans oublier les
enfants occupés pendant le long été à aider les parents dans les champs.
Zéphire ne ménageait pas sa peine. Harnaché d'une lourde hotte en osier, il
charriait les grappes de raisin que les femmes et les enfants cueillaient
délicatement sur les coteaux entre Ligny et Chablis. Sur les parcelles de
chaque propriétaire, s'étendaient les rangées de vignes bien alignées.
L'époque des vendanges transformait la nature en véritable fourmilière.
Amélie s'était autorisé
une sortie pour fêter le mariage de sa sœur tout juste âgée de vingt ans.
Stéphanie avait quitté le foyer pour se louer comme femme de chambre à
Auxerre. Elle vivait dans une chambrette, rue d'Egleny, et avait rencontré
Achille, un homme de la ville. Cependant elle avait choisi son village
natal, pour célébrer son mariage en septembre 1886. L'église, flanquée de
son clocher qui dominait les toits, était prête à accueillir le nouveau
couple.
Ce jour-là, le vielleux
et le violoneux tiraient la noce vers l'église. Droit sur le parvis, les
bras croisés, le prêtre les observait venir vers lui. La mariée apparaissait
lumineuse dans sa robe de droguet gris, coiffée d'un simple voile blanc,
émue. Son père l'accompagnait, vêtu de l'habit noir et du chapeau de feutre
porté quatre ans auparavant au mariage d'Amélie. II semblait sévère et
grave. Donner ses filles lui coûtait, en particulier Stéphanie quittant le
village pour vivre en ville.
II
lui en avait coûté beaucoup d'économie pour le voile d'un jour auquel sa
fille ne voulait pas déroger.
De plus, elle avait
demandé au colporteur-photographe d'Auxerre de se déplacer pour ce jour
unique, et d'exécuter quelques clichés. Alors que les convives prenaient
place dans l'église, le photographe installa son matériel. De la caisse,
l'homme sortit l'appareil photographique, le pied et quelques plaques. II
choisit le mur de l'édifice le mieux servi par la lumière du soleil et
accrocha un drap blanc.
« Voilà une première, se
dit le colporteur. Un cliché à l'extérieur en cette saison ! De quoi donner
envie à mes clients de la ville ».
II avait pris son temps
sous le regard des enfants et des curieux qui découvraient cet engin
mystérieux. Les cloches se mirent à battre l'air frais du ciel linéen. II se
frotta les mains en guettant la sortie du jeune couple.
Sous les bravos des
curieux, Stéphanie au bras de son mari apparut, souriante et heureuse. A cet
instant, tous les membres de la noce oublièrent la dureté de leur vie et les
soucis qu'ils retrouveraient, la cérémonie terminée. Car ce jour-là était
particulier et ne devait pas être entaché par la misère quotidienne.
Les époux se laissèrent
guider par l'homme à l'appareil mystérieux. Devant eux furent alignés les
jeunes enfants, formant une corolle autour de cette fleur épanouie. Eugène,
le plus jeune, trônait devant la jeune femme. Amélie avait fait de son
petit, un élégant bambin digne d'accompagner la mariée, aussi jolie que sa
sœur. Son chevalier servant se montrait digne des efforts financiers
consentis par son beau-père. La jeune femme répondit par un sourire à la
demande du photographe coiffé du rideau noir de l'appareil. Son époux
approcha son visage de celui de sa bien-aimée. Tout à coup un déclic annonça
la fin de l'opération. La tête de l'homme, quittant sa cachette, réapparut.
Toute l'assemblée applaudit.
Le violoneux reprit son
instrument et anima le cortège qui se réorganisa. Les parents et les amis
défilèrent dans la rue jusqu'à la salle commune pour fêter, autour du
meilleur des chablis, cette union.
Amélie émue au moment où
les jeunes époux avaient échangé leurs vœux, s'était rappelée l'émotion et
les moments de bonheur vécus quatre ans plus tôt. Bien que de santé
précaire, elle se réjouissait de l'arrivée prochaine de son deuxième enfant.
Chaque automne
réquisitionnait toute la population dans les vignobles chablisiens. En fin
de journée, Amélie se sentait disloquée par les gestes sans cesse répétés.
Fourbue, elle n'aspirait qu'à un repos compensateur. Zéphire faisait son
possible pour ménager sa peine. II se chargeait de faire bouillir les fèves
pour le repas du soir. Un morceau de lard ou un quignon de pain en variait
légèrement le goût.
La lumière des jours
déclinait sans répit. Le travail à l'extérieur s'en trouvait réduit. Amélie
dans l'attente de la naissance prochaine ne quittait presque plus la maison.
Elle pouvait enfin passer plus de temps avec le petit Eugène. II n'allait
plus passer la plus grande partie de ses journées dans les jupons de sa
grand-mère. Le berceau fabriqué par son père et dans lequel il avait passé
ses premiers mois, allait ressortir de derrière l'appentis pour accueillir
son petit frère ou sa petite sœur.
Puis l'hiver, bien avant
l'heure ! L'hiver rude. Le froid cinglant traversait la blouse et la cape de
la jeune femme. Cependant elle avançait, sans se plaindre. Zéphire la
soutenait surtout pendant ce mois de novembre.
Enfin le jour de la délivrance arriva. La fin de l'automne bien installée
dans la froidure entendit les soupirs et les cris de l'enfantement. Toinette
procéda à l'accouchement. Elle n'était certes pas une sage-femme savante et
diplômée. Pourtant elle avait aidé tant de mères à donner la vie.
Un dimanche soir, après
les vêpres, les notables de la paroisse, hommes et femmes, s'étaient réunis
dans l'église. Ils l'avaient élue à ces fonctions en raison de sa bonne et
digne conduite, sa piété, son expérience et son savoir-faire. Elle coupait
si bien le fil, disait-on dans les foyers environnants, qu'elle ne volait
pas ses cinq sous. Ce 7 décembre 1886, ce petit bout de femme donna
naissance à la petite sœur d'Eugène, Marie-Louise. Amélie était très
anémiée.
Le bébé pourtant bien
emmitouflé dans ses langes de laine, semblait végéter. L'allaitement ne lui
était pas bénéfique. Le médecin proposa à la maman souffreteuse de la
nourrir au lait de vache. Amélie ne parvenait pas à reprendre des forces.
Imperceptiblement, elle se mit à tousser. Les fièvres qui l'avaient
assaillie après son accouchement ne la quittaient guère. II lui était très
difficile de s'occuper d'Eugène, galopin vaillant et plein de vie.
Le nouveau-né ne vécut
que quelques mois. Au début de l'été 87, elle mourut, âgée de six mois. Dans
le logis que la famille occupait au bord du Serein, Zéphire se tuait à sa
tâche de paysan et de vigneron pour nourrir sa femme et son fils. Amélie de
santé précaire ne se remettait pas de sa dernière grossesse et de la mort de
sa petite fille. Les maladies couraient d'une maison à l'autre.
L'hiver prématuré était
particulièrement froid et les maigres revenus du père ne permettaient pas de
se fournir suffisamment en bois de chauffage. La cheminée était, la plupart
du temps, alimentée par quelques bûches ramassées çà-et-là ou offertes par
des voisins généreux, redevables de services rendus par Zéphire. N'écoutant
que son courage, lui aussi voyait petit à petit ses forces décliner. Tout
juste âgé de trente ans, il en paraissait dix de plus...
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