Pierre JEAUNEAU -
Yonne, Terre de Passion
-Ouvrage édité par l'auteur en Juin 2003 -
- J’ai une
surprise pour toi, confie Charles à son père.
- Bonne, j’espère
- Je crois que ça te plaira. J’ai trouvé un dossier concernant les origines de
Charny. Tu es bien natif de là?
- Oui, on peut voir?
- Bien sûr! Voici le document en question précise le garçon en exhibant une
liasse de feuilles un peu chiffonnées et reliées entre-elles par des agrafes
rouillées.
Charny située aux confins de la Bourgogne et du Gâtinais était considérée, avant
la Révolution, comme faisant partie de la Champagne. Bizarrement, elle était
rattachée au bailliage de Troyes. Le bailliage, comme chacun le sait, était
avant 1789 l’institution rendant la justice sous la présidence d’un bailli.
C’était le tribunal de l’époque.
Jusqu’à la fin du XVC siècle on disait Charny-en-Hurepoix, tout comme le château
de Montigny était connu sous le nom de Montigny-en-Ilurepoix. Par contre Dicy et
Villefranche, pourtant toutes proches, étaient dénommées “en Gâtinais”, ainsi
que Grandchamp et Villiers-St-Benoit. L’appartenance à la juridiction de l’Aube
découlait de la volonté des justiciables, l’administration ne participait à la
désignation du bailliage que pour l’enquête précédant l’installation. Le choix
en incombait uniquement aux administrés.
Avant 1789 les appels au bailliage de Troyes se faisaient de La Ferté et non de
Charny qui était nettement moins peuplée.
Précédemment, à titre transitoire, le village de Charny dépendait du bailliage
d’Orléans, tout en étant régi par la coutume de Lorris.
Un antagonisme aux origines obscures, datant doute de rivalités tribales,
opposait les Charnycois et bien d’autres à Auxerre, leur faisant adopter Troyes
ou Orléans pour la conclusion de leurs affaires. C’est la raison pour laquelle
il est inutile que les gens de la région aillent rechercher au chef-lieu actuel,
l’origine de leurs lointains ancêtres.
Sur le plan architectural Charny a connu des périodes difficiles, avec les
différents sièges afférents à la guerre de cent ans mais aussi à la suite du
terrible incendie du samedi 24 juillet 1706 qui détruisit les trois-quarts du
village. La première pierre de l’église actuelle ne fut posée que 29 ans après
le sinistre c’est-à-dire en 1735 et terminée en 1737. Cependant le bourg
existait bien avant cette époque douloureuse.
On retrouve en effet dans un texte de l’abbaye des Echarlis datant de 1130 une
information relative au nom du village: c’était Caarnetum puis Catarnetum.
L’élaboration possible de cette appellation dérivant probablement de Castra
Alnetum (château de l’Aulnaie).
Le site du village était situé dans un lieu humide en leger contrebas de la
rivière. On évalue le remblai actuel à environ 70 centimètres. Le passage de la
rivière s’effectuait à hauteur de Ponnessant. Les secteurs humides de la vallée
de l’Ouanne ont reçu cette terminaison synonymes de leur état comme le château
de l’Aulnaie, la Motte aux Aulnaies et Launay, devenue Chantereine, avec certes,
des orthographes différentes mais ayant la même origine, Alnétum, (L’aulnaie).
La région est déjà peuplée au VIème siècle: Villiers-Saint-Benoit un peu plus
tardivement Grandchamp en 638, Villefranche au VIIème siècle, Saint-Martin-Sur-Ouanne
et Ponnessant au IXème siècle.
Quelques domaines sont érigés sur les coteaux et la plaine est défrichée.
Frécambault, Cocico et Villiers d’Amont voient le jour, tous trois sont
d’essence carolingienne.
Frécambault est dérivé de friccan: l’homme libre, Cocico de la cour de sicaud:
de Sigwald (celui qui obéit à la victoire), Villiers-d’Amont appelée Villa
Emonis au moyen-âge viendrait de mund (foyer) et haim devenu hameau.
Le gué de l’Ecrevisse servait de réserve au seigneur du château de la
Motte-aux-Aulnaies. Ce sont les Francs qui introduisirent les écrevisses en
Gaule.
La région recelait en son sol du fer exploité à ciel ouvert. C’étaient les
ferriers, minerai de piètre qualité, et ce n’était pas l’âge d’or.
Le centre de ces exploitations se trouvant à Ferrières en Gâtinais, la desserte
des différents sites s’effectuait par le chemin des Bœufs qui passait dans notre
région. Des Blondeaux à Bois-Ramard, il joignait Douchy par Ronchefer également
centre ferrier, comme son nom l’indique. Au quinzième siècle le chemin des Bœufs
deviendra la sente des Bourguignons en raison de sa fréquentation par les hordes
de Bourguignons alliés des Anglais.
La guerre de cent ans ravagea la région.
Fontaines était un village important situé dans les bois à un kilomètre au nord
des Echarlis sur Villefranche. Il fut détruit entièrement par les Anglais et sa
population décimée.
La châtellenie de Charny s’étendait aux paroisses adoptant le même système des
poids et mesures soit La Motte, Prunoy, Malicorne, Fontenouilles et
Saint-Martin. C’était la préfiguration du futur canton. Le seigneur de l’époque
Fromond de Charny régentait ce secteur vers 1130, son successeur sera Renaud de
Courtenay seigneur de Montargis et de Charny.
Les faubourgs du village comprenaient au nord-ouest une maladrerie située vers
le pâtis, c’était l’infirmerie réservée aux malades de la région. On l’appelait
la maladrerie Saint-Lazare accessible par la rue Saint-Ladre. Par ailleurs, à
partir de 1276 les patients en provenance de l’extérieur étaient dirigés sur
l’hôpital de l’Hôtel-Dieu, car on pouvait toujours redouter qu’ils ne fussent
contagieux. Personne ne connaît à Charny quelle fût la position exacte de cet
établissement.
Ces deux petits établissements possédaient chacun quinze lits, lIs avaient leur
cimetière particulier, leur personnel et des revenus provenant de leurs terres
plus une fondation. Leur autonomie financière leur permettait d’assurer
gratuitement des soins 360 jours par an. Il y a de cela plus de sept siècles!
L'hôtel-Dieu ne survivra pas à la période des sièges.
Les voies
connues étaient la Grande Rue, le grand chemin Charny-Prunoy dont le tracé se
situait au sud de la route actuelle au-delà du passage à niveau et la porte aux
Grox, probablement au nord du bourg. Il y avait également le chemin du Pont à la
Ferté Haute et la porte Becquin.
On ignore la situation géographique exacte de ces divers accès. On remarque
seulement que la porte aux Grox peut être traduite par Groes c’est-à-dire
graviers ou bien encore Crots, c’est à dire grottes ou souterrains. Si l’on
s’arrête à ces conclusions on suppose que cette ouverture sur l’extérieur se
situait à l’est du bourg. En effet le village était entouré de fossés et de
murailles assurant sa sécurité. La porte Becquin aurait été, quant à elle, une
issue ouvrant sur un moulin à tan, donc à l’ouest de la ville.
Les templiers possédaient leur faubourg hors de l’enceinte.
L’entrée ouest du pont était gardée par un château, le Bignon. On appelait
Bignon une source importante alimentant un plan d’eau. Le château a disparu mais
ses dépendances ont survécu, c’est le Clos actuel. Les deux caves, la basse et
la haute, dépendaient de la même demeure féodale.
Les seigneurs de Chêne-Arnoult, les Corquilleroy possédaient également une
résidence sur la châtellenie de Charny, le château d’Arrabloy devenu Rablay.
Les
templiers exploitant les ferriers possédaient, outre la Commanderie de
Chambeugle qui était leur camp de base, des extensions locales à la Grange Rouge
de Prunoy et la Grange Rouge de Saint-Martin-sur-Ouanne. La croix rouge, emblème
des templiers, apposée sur la porte de la grange est à l’origine de la
dénomination de ces lieux.
A la Grange Rouge de Prunoy les templiers avaient rasé les bois permettant aux
chercheurs de fer d’exploiter le minerai sauf le bois de Marolles, réservé comme
futaie pour fournir du bois d’œuvre.
Un chemin, encore existant de nos jours, conduisait de la Grange-Rouge à la
forge des Moulins Neufs en passant par Cocico. Les moulins neufs, situés près de
la passerelle conduisant aux prés de l’Érable, deviendront par la suite le
moulin de la Ville puis l’Ancien Moulin de nos jours.
Le bourg possédait un moulin plus ancien, le moulin de la Gravière.
Les habitations les plus confortables, entourées d’une courtille étaient situées
rue Saint-Ladre. Les censives (charges) que les habitant devaient payer à la
ville étaient le double de celles réclamées aux demeures plus modestes.
Les
Templiers de Chambeugle s’opposèrent dans un procès au seigneur de Prunoy au
sujet d’un droit d’usage dans les bois de la Grange Rouge débordant sur Prunoy.
Un autre différend intervint entre les mêmes Chevaliers et le curé de Charny au
sujet de la perception des dîmes des Cisterciens de Fontaine-Jean.
Au XIIème siècle le passage traditionnel par la Voie Creuse à Ponnessant fut
peu à peu délaissé au profit du pont de Malicorne, des Gués et du ravin des
Oiseaux pour finalement s’effectuer de façon définitive par Charny et son pont.
Les déviations s’effectuèrent alors au bénéfice de Charny. Le passage Sommecaise,
Perreux, Ponnessant, entre-autres, sera délaissé par les Templiers et les
Cisterciens. Les pèlerins venant de l’est en route pour Compostelle emprunteront
le nouvel axe. Le bourg s’allongera en direction du pont et sa population
s’agrandira.
Au XIIème siècle un enfant de Charny deviendra archevêque de Sens, il s’agit de
Pierre de Charny. Né, en ce village, de parents modestes le futur prélat devint
sur recommandation des seigneurs de Courtenay, précepteur des enfants d’une
famille seigneuriale de Montereau: les Cornut. Le frère aîné de ses élèves fut
nommé peu après archevêque de Sens et intercéda auprès du pape Urbain lV (un
Français originaire de Troyes) en faveur de son protégé. Le pape en fit son
camérier et, satisfait, le sacra archevêque à Rome en 1267 pour remplacer son
bienfaiteur, l’archevêque de Sens, parvenu à la retraite. Nanti d’une lettre de
recommandation pour Saint-Louis, le nouveau nominé revint à Sens avec le pallium
offert par le pape pour constater la chute de la plus belle tour de la
cathédrale qui s’était écrasée sur le palais archiépiscopal. C’est d’ailleurs
lui, qui en ordonnera la reconstruction.
Il est inhumé à l’entrée du chœur de la cathédrale de Sens.
Le nouvel archevêque n’avait pas oublié sa petite patrie. Entre 1267 et 1274 il
avait fondé une chapelle Saint-Nicolas en l’église de Charny et l’avait dotée de
ressources suffisantes pour l’entretien permanent de deux chapelains. L’accès
principal de l’édifice était orienté au sud et sa nef s’allongeait à l’ouest.
Chapelle et nef devaient être au nord de l’église, probablement sur
l’emplacement de la rue de l’église ou peut-être sur l’emplacement de l’actuel
local réservé au bureau de l’aide ménagère.
Un petit cimetière entourait le bâtiment.
Charny devait compter alors près de 2000 habitants.
Aux alentours de 1300 la châtelaine de Charny, Mathilde Mahaut d’Artois
entretenait un bailli, Thomas Brandon, ainsi qu’un prévôt et des sergents, un
garde du scel, deux notaires et des tabellions. (Le prévôt équivaut à notre chef
de brigade, les sergents aux gendarmes, le garde du scel au secrétaire de mairie
et les tabellions aux clercs de notaire).
Le village possédait des halles, son péage et les responsables de ces fonctions
étaient affermés tous les deux ans.
Mathilde d’Artois était la petite nièce de Saint-Louis. Demeurant en résidence
principale à Arras, elle aimait séjourner dans notre village, auquel elle
réservait ses achats. Le mercier local mais aussi le serrurier et plus
inattendu, le joaillier s’honoraient de sa clientèle. Elle se fit même
confectionner une robe par le tailleur du bourg, alors qu’elle en possédait de
bien plus luxueuses.
Du 9 au 12 janvier 1309, elle accueillit le roi Philippe le Bel qui séjourna
pour la première fois dans notre ville.
La châtelaine ne badinait pas avec le règlement féodal, l’un de ses vassaux, un
Corquilleroy, ayant refusé son tour de garde au château de Charny, elle envoya
ses sergents se saisir de son fief qui semble être Troussechien (Tuchien). En
1310, Mahaut d’Artois cédait la châtellenie de Charny ainsi que celle de la
Motte de Châteaurenard à Philippe le Bel lequel revint dans notre localité en
janvier 1312. En 1316, la ville revenait par donation à Jean de Beaumont,
seigneur de Sainte-Geneviève des Bois près de Châtillon. Ce Jean de Beaumont
avait été maître d’hôtel des rois Louis X, Philippe V et Philippe VI, c’est à
dire qu’il était gardien des châteaux royaux.
En janvier 1332, il recevait à Charny le roi Philippe VI de Valois, ce sera le
deuxième et dernier monarque à honorer notre cité de sa présence. Lors de cette
royale visite 3000 personnes accompagnaient Sa Majesté, elles furent sans doute
logées dans les châteaux environnants. Performance impensable pour le Charny
actuel.
En 1320, le châtelain était convoqué pour un projet de croisade.
La châtellenie sera saisie en 1329 à la suite d’une accusation d’assassinat
portée contre son fils, Pierre. Ce qui n’empêchera pas ce dernier de succéder à
son père après acquittement et récupération de ses biens en 1337 au début de la
guerre de cent ans.
La peste noire réduira la population d’un tiers en 1349 et 1350. Près de six
cents villageois périront à Charny. A Douchy toute activité cessera à la suite
de cette épidémie. A Saint-Martin-sur-Ouanne on sera obligé de créer un nouveau
cimetière au centre duquel sera érigée plus tard la chapelle Notre-Dame de
Pitié. (voir Ciel de Puisaye page 119).
En 1367, le nouveau seigneur échangea sa châtellenie en raison d’un autre crime,
commis cette fois par un cousin, ce qui entraîna sa disgrâce. Il garda toutefois
Frécambault. Charny était prospère, possédant son moulin à tan à la Gravière
mais aussi des dizaines de foulons. (les travailleurs écorçant les chênes,
appelés écorciers ont d’ailleurs laissé leur nom à la ferme des Corciers).
La guerre de cent ans apporta la désolation avec l’arrivée du sanguinaire
capitaine anglais Robert Knolles (Toussaint 1358, début avril 1359).
L’envahisseur avait le soutien de seigneurs fidèles à Charles de Navarre, rallié
aux Anglais.
Contrairement à ce que l’on a pu dire et écrire à ce sujet, la place forte de
Malicorne tomba par traîtrise. Pour se faire ouvrir la porte, Knolles s’était
recommandé de la maîtresse des lieux, Marguerite de Courtenay disciple des
dissidents, en résidence à Saint-Vérain dans la Nièvre. Les défenseurs
baissèrent le pont-levis en toute confiance et se firent massacrer en dépit de
leur tardive résistance.
Malicorne qui comptait alors plus de 850 habitants était plus peuplée que
Saint-Martin. Maltraités, les survivants du village se réfugièrent au château de
Courfault à Douchy et à Charny à l’abri des remparts. Knolles mit à profit la
neutralité coupable d’Arnaud de Cervolles, dit l’Archiprêtre, pour occuper et
piller toute la région et même Auxerre.
Les Charnycois passèrent un trimestre pénible, en plein hiver avec des tueurs
sous leurs murs. Mais le seigneur du lieu, Pierre de Beaumont, sut organiser la
résistance au point d’impressionner l’adversaire qui ne tenta aucune attaque
d’envergure. L’ennemi ne donnait en général l’assaut que si le butin espéré
était assez conséquent pour motiver ses hommes.
En un trimestre, le sinistre Anglais fit plus de ravage dans la population que
l’épidémie de peste dix ans auparavant.
Une paroisse, Beilleu près de Champignelles est rayée à tout jamais de la carte,
son site même nous reste inconnu. Cleye, en aval de Marchais-Beton connaît le
même sort. Quand Knolles abandonne son repaire de la motte de Malicorne au mois
d’avril, il ne laisse derrière lui que des ruines. Au passage, il détruit
Fontaine-Jean et la vieille ville de Châtillon. Quand il arrive à
Châteauneuf-sur-Loire sa trace immonde a marqué son itinéraire. Nos ancêtres
dénommèrent cette funeste voie le Chemin des Normands.
Le roi Charles V proclame la forfaiture de Marguerite de Courtenay et lui retire
ce qui reste de la seigneurie de Malicorne pour en faire don au maître de Charny
(1360).
Le seigneur de Charny, Pierre de Beaumont et sa femme Jacqueline Le Bouteillier,
paieront de leur personne et de leurs deniers la restauration des hameaux. Ils
vendront même leur manoir d’Egreneuille au coeur de la Brie pour subvenir aux
dépenses.
Trente ans après, la région encore exsangue, la campagne en friches et même en
broussailles, n’avait toujours point retrouvé son aspect primitif. Les deux
tiers de la population avait fuit ou péri.
Et la guerre, celle de cent ans, continua. Des combats épisodiques
ensanglantèrent la région pendant une génération.
Le premier mars 1367, le roi Charles VII intervint pour que s’effectue un
échange de propriété entre le seigneur de Charny et Bureau, sire de la Rivière.
Aux termes de cet accord, la châtellenie de Charny et tous les biens y
afférents, fiefs et arrière-fiefs, haute justice, moulins, eaux, rivière,
garenne, vignes, droit de mainmorte et de formariage, corvées; etc... furent
remis à de la Rivière... H remit en échange le fort d’Angerville et de la
châtellenie de Orez en Gâtinais.
Bureau, c’est son prénom, était premier chambellan du roi et devint rapidement
l’un des principaux ministres de Charles V. II était l’égal sur le plan civil de
ce qu’était Duguesclin sur le plan militaire.
Le nouveau seigneur, protégé du roi, homme d’âge mûr avait pour épouse une
enfant de quinze ans.
Quand Charles V mourut, Charles VI n’était encore qu’un enfant et c’est De La
Rivière qui fut désigné pour assurer la régence pendant la minorité du
souverain.
Charny peut donc s’enorgueillir d’avoir hébergé un temps le maître de la France.
Devenu majeur, le jeune roi confirma Bureau dans ses fonctions. C’est donc à
l’instigation de ce dernier que le premier novembre 1387 fut convoqué à
Malicorne le ban destiné à concevoir une possible invasion de l’Angleterre. Le
lieu de cette réunion des vassaux du roi se voulait être un symbole en hommage à
la cité martyre.
Lorsque Charles VI sombra dans la folie en 1392, sa cour malade de jalousie fit
emprisonner le seigneur de Charny. Mais Bureau de la Rivière était si efficace
dans ses fonctions qu’il fut rapidement libéré et réintégré à son poste.
Lorsqu’il mourut le 16 août 1400, le roi, dans l’un de ses rares moments de
lucidité, exigea qu’il soit enterré à Saint-Denis près de Charles V.
De ses quatre enfants, l’aîné, Charles, filleul de Charles V, reçut en partage
la seigneurie de Charny.
Nous savons qu’à cette date Charny possédait une école. Le maître, pour des
raisons qui nous sont inconnues, sera assassiné.
Dans leurs terres en friches, les paysans, avant de reprendre une mise en
culture difficile en raison du manque de bras, multiplièrent les ruchers. On
découvre là l’origine du miel du Gâtinais. La cire était acceptée comme moyen de
paiement au même titre que la monnaie.
En 1421, les Anglais emmenés par leur roi effectuèrent le raid le plus
destructeur de toute la guerre, faisant la terre brûlée sur leur passage, de
Nogent-sur-Vernisson à Sens en passant par Douchy. Charny avait alors senti le
frisson de l’angoisse, le désastre était passé bien près.
En 1424, Anglais et Bourguignons infligèrent une sévère défaite aux troupes du
Dauphin. Les Bourguignons prirent Toucy et brûlèrent une partie de la population
dans l’église. C’est à cette époque que le chemin des Bœufs deviendra sente des
Bourguignons. Les Dauphinois en état d’infériorité pratiquaient avec succès le
harcèlement de l’ennemi par attaques rapides, évitant l’affrontement de forces
importantes. Ils avaient inventé la guérilla.
Le seigneur de Châtillon et de Saint-Maurice-sur-Aveyron dont les terres
s’étendaient jusqu’à Briare s’opposait aux troupes royales en raison de ses
origines bourguignonnes. C’est pourquoi les offensives des forces loyalistes
partaient de Chateaurenard. Ces troupes transitaient par Charny dont le
gouverneur militaire, Durand des Barres, parent du seigneur de Hautefeuile,
avait également la responsabilité des affaires militaires de Châteaurenard.
Les seigneurs fidèles au Dauphin, épaulés par les Dauphinois et les Armagnacs
portaient des coups à l’ennemi Bourguignon, à partir de la base avancée de
SaintMaurice-Thizouaille. Ces coups de mains les conduisirent jusqu’à Avallon et
même en Auxois. L’adversaire qui ne restait pas sans réagir, ayant testé la
fiabilité des défenses de Châteaurenard et de Saint-Maurice-Thizouaille,
reportait ses efforts sur Charny porte de la Bourgogne.
De 1422 à 1427 Charny changera six fois de mains.
En 1425 Guillaume de La Baume, capitaine de Châteaurenard et de Charny qui
opérait en Auxerrois est fait prisonnier. Il obtient sa libération en promettant
de livrer Charny. Mais les otages retenus dans une tour de Sens en caution de ce
marché, s’étant évadés. De La Baume, libéré de ce souci, refuse de livrer la
ville. On le retrouve en 1426, avec ses soldats couverts de peaux de loups,
pourchassant les Bourguignons en Auxerrois. Furieux, l’ennemi s’empare de Charny
et y place une garnison.
En 1427, durant l’été, les Anglais assiègent vainement Montargis. Les gens du
Dauphin prennent Douchy puis Chevillon et par une allée forestière connue d’eux
seuls gagnent Sommecaise. En janvier 1428 la garnison de Châteaurenard s’empare
du messager du duc de Bourgogne. Sur sa lancée Durand de Barres reprend Charny
au mois d’avril.
Les Bourguignons qui ont une troupe importante à Joigny reviennent à l’assaut,
dévastant Chevillon au passage qui sera anéantie pour 60 ans. Le 10 mai Charny
tombe, alors que la compagnie de Châteaurenard, commandée par Alain Giron,
guerroie du côté de Tonnerre. La situation est désespérée pour Charny et sa
région. Pendant ce temps les Anglais assiègent Orléans. On est fin février 1429.
De Charny à la Loire tout est aux mains des bourguignons.
Une petite troupe de cavaliers guidée par Colet de Vienne dont la famille a
donné son nom au château de Prunoy, progresse discrètement d’est en ouest. Parmi
les cavaliers se trouve une toute jeune fille se nommant Jeanne d’Arc. Venant
d’Auxerre le groupe passe par Sommecaise, La Ferté Loupière, Chevillon en
empruntant des allées forestières hors de vue des postes Bourguignons. Nous ne
parlerons pas de Saint-Romain-le-Preux et Sépeaux entièrement détruites et dont
il ne reste que des ruines fumantes.
La garnison de Châteaurenard composée de nombreux bretons reprend Charny aux
Anglais.
Surienne l’Argonnais venu du sud de l’Auxerrois à la tête d’une forte troupe
s’empare du château de Montargis et de la ville en juin 1433. De cette tête de
pont il lance des attaques éclairs dans toutes les directions, copiant la
tactique adoptée par Armagnacs et Dauphinois lorsqu’ils étaient en infériorité
numérique. L’un de ses subordonnés, Thomassin Duquesne surprend la garnison de
Charny et s’empare de la ville qu’il remet aux Anglais.
Mais le venta tourné, désormais les Français sont les plus forts. En juillet
1437, l’armée du connétable de Richemont investit Charny qui sera définitivement
libérée. Les Anglais qui se rendent sans combattre sont autorisés à rejoindre le
gros de leurs forces avec armes et bagages.
En 1438 la famine décime la population charnycoise déjà bien réduite.
Un inventaire établi en 1423 en vue de la succession du seigneur Charles de La
Rivière révèle l’état de délabrement du bourg de Charny.
Du château, il ne reste que des pans de mur, les murailles sont éventrées.
Toutes les maisons sont détruites, y compris le Bignon (Le Clos), les terres
sont envahies par les ronces. Les moulins, la tannerie, les fermes sont rasées.
Du village, il ne reste qu’une vacherie et la maladrerie mais pas une seule âme
qui vive. C’est un champ de ruines. Les survivants se sont réfugiés à l’abri des
murailles de Champignelles, de Châteaurenard et même de Courtenay. La Motte aux
Aulnaies est également rayée de la carte.
Les premiers habitants ne reviennent que quelques décennies plus tard et le
premier notable connu Guillaume Ramard sera enterré à Charny en 1471, soit 34
ans après la dernière libération de la bourgade.
Pendant un demi-siècle Charny ne sera qu’un hameau et Marchais-Beton,
Fontenouilles, Sommecaise seront hélas à la même enseigne. Il faudra attendre
1495, 1500 pour que ces villages renaissent de leurs cendres.
Le drapier
Jacques Coeur, argentier de Charles VII et donc ministre des finances de
l’époque s’intéressait aux domaines en ruines, Il les achetait à vil prix et
tout paysan s’installant pour défricher le sol redonnait une valeur au bien
acquis sans qu’il en coûta un denier au seigneur.
L’illustre financier avait spéculé un peu prématurément. Arrêté sur ordre de
Charles VII, Jacques Cœur ne profitera pas des plus-values. Accusé par le roi
des écorcheurs, Antoine de Chabannes, de diverses malversations, entre autres
d’une tentative d’empoisonnement d’Agnès Sorel, il sera emprisonné et son
accusateur se verra attribuer la châtellenie de Charny en 1454.
Jacques Cœur s’évada après trois années de détention et se réfugia auprès du
pape.
Lorsque Charles Vil mourut, son fils Louis XI fit arrêter à son tour De
Chabannes et redonna à Geoffroy, fils de Jacques Cœur les biens saisis.
Cependant après maintes tribulations, plus invraisemblables les unes que les
autres, la famille Cœur fut dépossédée une nouvelle fois et de Chabannes qui
s’était échappé de la prison récupérait Charny.
Assagi, le nouveau propriétaire fait construire le château de Saint-Fargeau en
1467 et participe à la restauration du bourg. En 1485, il entreprend la
reconstruction de Charny qui en a bien besoin, le village étant resté inhabité
pendant un demi siècle ne compte plus alors que 200 habitants.
Les maîtres successifs de la châtellenie s’emploient activement à la renaissance
du village. Pierre de Gouzolles, seigneur de la Gruerie et du Clos (nouveau nom
du Bignon), bailli de Saint-Maurice et Charny mène à bien cette tâche de 1490 à
1525.
A cette époque, la famille de Montigny prend possession du château de Ferreux
auquel elle laissera son nom.
En janvier
1541, François 1er érige les châtellenies de Saint-Fargeau et de Charny en comté
au profit de Nicolas d’Anjou.
Les nouveaux maîtres se font appeler seigneurs de Saint-Fargeau et de Puisaye au
grand dam de Charny qui voit en outre son château délaissé.
En 1539, François 1er effectuant dans la région un voyage itinérant aux
multiples détours évite manifestement Charny, qu’il trouve probablement indigne
d’abriter sa précieuse personne.
Charny vit un peu à l’ombre de Saint-Fargeau jusqu’à la mort d’Henri de
Montpensier grand-père de la grande Demoiselle, nièce de Louis XIII. Cette
dernière avait un demi-frère né d’une union adultère. La grande demoiselle
sollicita et obtint de son cousin le roi Louis XIV, la châtellenie de Charny au
profit de ce frère qui en prit possession avec le titre de comte de Charny.
Après viennent les Crèvecoeur, les Texier de Hautefeuille.
En 1801 Charny comptait 794 habitants, La Ferté-Loupière 1196, Grandchamp 889,
Perreux 816, Villefranche 825 et Saint-Martin 746.
- Voilà papa, c’est terminé.
- Mais c’est très bien, mon fils, je ne te savais pas si féru d’histoire.
- Je n’ai aucun mérite, j’ai simplement feuilleté les travaux de quelques
contemporains qui eux se sont véritablement plongés dans des investigations
longues et parfois fastidieuses.
- Et qui sont-ils?
- Monsieur Paul Gache de Châteaurenard qui a fait de nombreuses conférences sur
ce sujet et dont presque tous les foyers possèdent un compte-rendu. Mais aussi
madame Henriette Vigreux et monsieur Jean Gabin anciens enseignants à Charny qui
ont écrit à diverses reprises sur ce sujet. J’ai volé un peu les travaux de ceux
qui se sont penchés sur nos origines et ont développé à travers leurs écrits le
résultat de leurs recherches. Parmi eux, n’oublions pas la regrettée
mademoiselle Hénault, passionnée d’histoire locale.
La famille
Simon toujours unie, mène de nos jours une existence paisible dans un petit
village blotti au pied d’un vallon égaré au cœur de la Puisaye.
Octave et Léontine sont bien âgés maintenant, mais leur esprit est toujours vif
et le grand-père garde l’œil plein de malice, son cœur ne lui cause plus aucun
souci.
Edmond et Yvonne pensent à la retraite. Ils espèrent pouvoir dès lors s’adonner
pleinement leur passion. Peut- être qu’un jour prochain ils reviendront nous
conter le résultat de nouvelles recherches.
Charles est enseignant. Hélène a un petit copain, elle s’est assagie et sa mère
est très fière d’elle, elle sera médecin.
Bertrand et Jean sont toujours camarades. Ils ont renoncé à la terre, mais ils
ont gardé l’amour des grands espaces et de la liberté. Le premier est officier
des Eaux et Forêts (plus simplement garde forestier). Le second, facteur rural.
Les amis sont toujours les amis et à la table d’Yvonne la
tarte aux poireaux est appréciée.
Pierre JEAUNEAU -
Yonne, Terre de Passion
-Ouvrage édité par l'auteur en Juin 2003 -