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PIERRES ANIMEES,
TRESORS MYTHIQUES
ou LE TEMPS SUSPENDU
par Pierre GLAIZAL
(Dédié au frère Orsise Gimé, archiviste de l'abbaye Sainte-Marie de la
Pierre-qui-Vire, pour son aide précieuse.)
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Le territoire français est parsemé de pierres qui tournent, vont boire,
s'écartent à certains moments de l'année pour dévoiler des trésors ou l'entrée
d'un monde souterrain, demeure d'êtres fantastiques.
Dans une première catégorie, celle des roches naturelles, Paul Sébillot a cité,
sans prétendre être exhaustif, ce genre de «pierres de rêve» aussi bien en
Haute-Saône, dans la Manche, dans les Ardennes, en Creuse, en Corrèze, dans
l'Ain, en Gironde, en Vendée, dans le Tarn, la Haute-Garonne, en pays de Loire,
en Bretagne, dans les Vosges... mais aussi en Suisse et en Belgique(1).
Encore plus impressionnante est la liste des dolmens et menhirs animés et roches
branlantes citée par le même Sébillot dans le volume consacré aux monuments(2).
L'Yonne n'est pas en reste et on rencontre dans nos campagnes, encore bien
plantées ou seulement à l'état de souvenir, toute une série de pierres animées.
Du nord au sud, voici celles qu'il m'a été donné d'inventorier. La liste n'est
pas close. A chaque pierre reste attaché au moins un soupçon de légende, parfois
beaucoup plus. D'autre part, ces mégalithes ont une singulière tendance à jouer
à «va voir là-bas si j'y suis», ou à «c'est pas moi, c'est l'autre...»
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1 - Villemanoche:
la Géante qui va boire.
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Villemanoche. La Roche Branlante
Photo P.Glaizal |
Il y a beaucoup de grosses, très grosses pierres sur les coteaux de
Villemanoche et encore plus dans les bois qui les surmontent. C'est,
avec Champigny-sur-Yonne, un prolongement de la forêt de Fontainebleau.
Le 9 mars 1991, en fin d'après-midi, par un chaud soleil attirant déjà
quelques vipères sur les grès du «Haut pays», j'avais rendez-vous au
bout du chemin du Moulin avec M. Jacques Rouif, maire-adjoint de
Villemanoche. Après avoir parcouru une centaine de mètres à travers un
fouillis de repousses d'acacias, il étendit le bras et annonça: «Voilà
le monstre !». J'avais devant moi la «Roche Branlante», bloc de
«sablon» gris clair de près de 9 mètres de hauteur. La largeur du grès à
la base avoisine 6 m d'un côté, 4 à 5 m de l'autre. La face tournée au
soleil levant est verticale et évoque un clocher d'église avec son
sommet en pyramide, comme - taillé en berceau», écrivait l'abbé
Prunier(3).
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«Ma mère, ajouta M. Rouif, raconte que la «Roche Branlante» va boire un
coup dans l'Yonne une fois par an, pendant la messe de minuit... en
passant par la ruelle Guichard!» (Mme Rouif est née en 1907).
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Quand la Roche Branlante passait par la ruelle Guichard
pour aller boire à l'Yonne... Dessin rémi Tavernier |
La ruelle Guichard prend naissance une vingtaine de mètres à l'ouest de
l’église de Villemanoche. Sa largeur n'excède guère 3 mètres au début.
Après un parcours sinueux, elle dévale soudain la pente en ligne droite,
se rétrécissant constamment, et finit par un goulet d'à peine l m 50 de
large entre deux maisons de la rue de Paris. Détail suggestif, la maison
de gauche, bombée, présente une large fissure à quelques mètres du sol,
comme si une masse énorme l'avait heurtée à plusieurs reprises ! Jean
Ray aurait pu en tirer une terrifiante histoire. Remarquons au passage
que la ferme de M. Rouif est au chevet de l'église... tout près de la
ruelle Guichard ! |
Face au débouché de la ruelle, rue de Paris, une autre maison. Le
passage est donc bouché: c'était déjà le cas sur le cadastre de 1812.
Par où la géante rejoignait-elle l'Yonne ? Peut-être, n'en étant plus à
un exploit près, sautait-elle par dessus les toits ? L'histoire ne le
dit pas...
L'instituteur J.A. Tavoillot écrivait même à propos de la Roche
Branlante(4): «Autrefois, dit-on, on pouvait facilement la mettre en
mouvement. Cela n'est pas croyable. Il est vrai que cette roche, dans sa
partie hors sol, pèse déjà au moins 300 tonnes... (Les anciens, de façon
générale, énonçaient les prodiges de la Roche Branlante comme des faits
authentiques, à l'indignation de ceux qu'Antoine de Saint-Exupéry eût
appelés les «grandes personnes»).
Mais quel rapport entre la nuit de Noël et cette soudaine activité,
d'essence païenne, voire animiste, d'une roche que ne surmonte même pas
une croix ? Ce n'est pas pour se faire baptiser qu'elle va vers l'eau et
l'Yonne n'est pas le Jourdain...
Le message comprend en fait deux éléments: la nuit de Noël, avec son
moment fort, la Messe de Minuit, qui commence traditionnellement le
douzième coup sonné, et l'éveil de la Roche qui, dans ce cas précis, va
«boire à l'Yonne» à deux bons kilomètres... Pour faire bonne mesure,
elle évite soigneusement de longer l'église où les fidèles sont censés
être en prière et emprunte sans problème apparent un passage trois fois
trop étroit pour elle.
Pas question de s'absenter du Saint Office pour voir cela, d'autant
plus, comme fit remarquer un petit enfant à qui je racontais cette
histoire, que l'on risquait fort de se faire écraser !
L'enfant aurait-il spontanément trouvé, sous la légende, le message
crypté ? Nous verrons un peu plus loin, en d'autres parages, un
avertissement beaucoup plus clair. Notons seulement que cette fameuse
nuit, qui suit de peu le solstice d'hiver -mort et renaissance de la
lumière- est aussi celle où les animaux parlent!
G. Bidault de l'Isle note ainsi (5) : «On raconte en Franche-Comté et en
Suisse romande qu'un paysan sceptique voulut s'en assurer et pour ce
faire n'assista pas à la messe de minuit et se cacha dans l'étable. A
l'heure dite, il entendit entre ses boeufs la conversation suivante:
«Dis donc, Rousset, nous aurons un rude travail cette semaine! - Comment
çà, Rosier, tout notre labeur est pourtant achevé? - Oui, mais nous
serons obligés de conduire le cercueil de notre maître qui doit mourir
dans trois jours...» On ne dit pas ce qu'en pensa le paysan, ni si le
pronostic fut confirmé, mais cette histoire suffit à détourner les gens
curieux de la région de répéter l'expérience pour leur compte.»
Bidault de l'Isle ajoute: «Cette croyance en la faculté qu'ont les
animaux de parler lors de l'Élévation pendant la messe de minuit est
très répandue aussi en Bourgogne, notamment dans l'Yonne. Elle était
autrefois très affirmée. Dans l'Auxerrois, le Morvan, l'Avallonnais, nul
n'en doutait. Mais personne n'osait s'en assurer, de peur d'apprendre,
comme le paysan sceptique ci-dessus, un fâcheux pronostic. A Fulvy, le
bétail frappait du pied et à Viviers il fléchissait un genou au moment
même où il allait pouvoir parler... Aussi, lorsque le maître
apparaissait portant la nourriture de minuit, s'efforçait-il de ne pas
demeurer dans l'étable aussitôt la provende déposée au râtelier.»
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Villemanoche: 4 roches remarquables |

La Roche Branlante : plan de situation (en grisé
: zones boisées) |
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2 - Imbroglio
autour de la «Pierre de Minuit»
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Villemanoche, la pierre
de minuit, profil. Photo P.Glaizal |
Toujours à propos de Villemanoche, plusieurs auteurs ont écrit que la
«Pierre de Minuit» allait elle aussi boire à l'Yonne, mais, à chaque
fois, la description de la pierre et sa localisation correspondent à la
Roche Branlante. Ainsi, Philippe Salmon décrit cette dernière
fidèlement, fait état de la légende citée plus haut... et la baptise
«Pierre de Minuit», citant comme source le répertoire de Quantin, qui
pourtant désignait clairement le «monstre» par son vrai nom (6). L'abbé
Horson parle, lui, de la «fameuse Roche Branlante, assise sur un massif
de roches plus petites (7)».
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Villemanoche. "visage " de la
Pierre de Minuit. Photo P.Glaizal |
Le dernier mot reviendra au cadastre napoléonien (1812): la pierre
présentée par M. Rouif est bien au centre de la section dite de la
«Roche Branlante», alors que le climat dit de la «Pierre de Minuit»,
dans la section portant ce dernier nom, se trouve 1 km plus au
sud-ouest...
La «Pierre de Minuit» est citée par Tavoillot avec le commentaire
suivant «C'est autour de cette pierre, dit la légende, que se tenait le
sabbat. Plusieurs vieilles gens en parlent encore avec une terreur
superstitieuse.» L'instituteur indique un peu plus loin qu'elle a été
«cassée» (8).
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Le dernier mot reviendra au cadastre napoléonien (1812): la pierre
présentée par M. Rouif est bien au centre de la section dite de la
«Roche Branlante», alors que le climat dit de la «Pierre de Minuit»,
dans la section portant ce dernier nom, se trouve 1 km plus au
sud-ouest...
La «Pierre de Minuit» est citée par Tavoillot avec le commentaire
suivant «C'est autour de cette pierre, dit la légende, que se tenait le
sabbat. Plusieurs vieilles gens en parlent encore avec une terreur
superstitieuse.» L'instituteur indique un peu plus loin qu'elle a été
«cassée»8.
Tavoillot rappelle le contexte de l'époque et prend nettement parti,
choisissant l'explication moralisante: «Peut-être, est-ce ici le lieu
de constater que la croyance aux sorciers est encore plus commune dans
nos villages qu'on ne le croit généralement ou qu'on ne veut l'avouer.
Je l'ai retrouvée plus ou moins vivace dans les sept localités (NB :
entre autres, Sauvigny-le-Beuréal) que j'ai habitées, aux deux
extrémités du département. Ici elle va diminuant, sans doute elle
disparaîtra. Eh bien, plusieurs vieillards affirment, malgré tout ce
qu'on peut leur dire contre l'absurdité d'une telle croyance,
parasitisme de la vraie foi, qu'ils ont été victimes de sortilèges.
D'autres assurent avec une crédulité aussi grande qu'elle est naïve que
la direction des orages est due à tel individu qui a «pouvoir sur les
orages», etc...
«On remplirait des pages à raconter toutes les aberrations
intellectuelles auxquelles se laissent encore aller quelques-uns de nos
villageois, vrai fétichisme qui s'en va disparaissant avec (nos) vieux
mots, dernières traces du langage gaëlique, nos vieux chênes, nos landes
et nos vieux autels du druidisme, autour desquels, dans leur
impuissance matérielle les malheureux serfs du Moyen-Age appelaient à
leur aide contre l'oppression des plus forts toutes 1es puissances
occultes.
«Nous étions, ici, bien partagés; voici la liste de plusieurs pierres,
près desquelles se tenaient des réunions nocturnes, et où l' «on voit
encore» [suit une liste de 18 roches, dont la «Pierre de Minuit» avec la
mention «cassée» ...]» (9).
Il est d'ailleurs surprenant que, sur ce lieudit où Tavoillot nous dit
que la pierre de légende a été cassée, on peut voir un grès en forme de
reptile géant, tête dressée, qu'en des temps lointains des hommes ont
pourvu d'un collier marqué par piquetage, et présentant derrière sa
nuque une vaste cavité en forme de chaudron retenant plus de 60 litres
d'eau. Au bord du chaudron, une cuvette de polissage... plutôt dépolie
(10). L' «être de pierre» regarde vers l' Yonne. Va-t-il s'élancer pour
aller boire ? Tout le long du «dos», des bassins peu profonds et reliés
entre eux retiennent l'eau de pluie qui s'écoule en cascade au pied
d'une singulière excroissance de la roche évoquant un petit fantôme...
Quelques jeunes de Villemanoche, montrant à nouveau une compréhension
instinctive de l'enfance pour le légendaire et le symbole, ont surnommé
cette pierre «le serpent». Aujourd'hui, ce «serpent» a regagné de façon
quasiment officielle son titre de «Pierre de Minuit». Ainsi renaît la
légende, création continue des hommes.
Pour ne rien simplifier, une «Pierre à Minuit» existait également à
Pont-sur-Yonne, au lieudit «La Tremblière», à 500 m à l'est du hameau
de Miremy. Selon l'abbé Pierre-Valentin Horson, elle «a été détruite en
1868. Elle était d'une grosseur énorme et appuyée sur trois autres
enfoncées en terre.» (11). Malheureusement, dans ce dernier cas, tout
semble avoir disparu: la pierre, et la légende... Il est possible que
les informateurs de l'instituteur Tavoillot lui aient signalé la
destruction de la pierre de la Tremblière; peut-être était-ce un moyen
de garder secrète l'existence de l'autre, celle de Villemanoche... ou
d'affirmer sa disparition pour exorciser la crainte qu'elle inspirait
encore ?
Sur les rapports qu'entretenaient les Manochons avec les sorciers nous
disposons d'un document du XVIIe siècle (12), analysé par Jean Coudray
sous le titre «Une affaire de magie à Villemanoche» (13). Jean Coudray
raconte comment, au matin du ler mai 1649 (au lendemain de la fameuse
nuit de Walpurgis, la nuit du 30 avril, qui voit les démons lâchés sur
la terre...) le curé de Villemanoche, François le Sire, accepta de
laisser dire la messe matinale par un pauvre hère se disant «desservant
et organiste de Brie-Comte-Robert».
«Les paroissiens rassemblés dans la nef, surpris de ne pas voir officier
leur prêtre, intrigués par la mise douteuse de l'inconnu qu'ils voyaient
à l'autel et qui n'avait ni bréviaire, ni chapelet, ni robe,
commençaient à chuchoter. Qui était cet homme ? D'où venait-il ? Une
certaine appréhension s'était déjà répandue dans l’assistance lorsque,
vers la fin de l'office, on vit soudain un crapaud sortir de la poche de
l'inconnu et se hâter vers le choeur. Scandale. L'émotion est à son
comble. L'office se termine pourtant, dans la crainte, mais, la messe
dite, cet homme étrange est appréhendé par une foule hostile qui
l'entoure et le malmène, criant à la magie. On le fouille et on découvre
sur lui un autre crapaud et un lézard «ou autre animal mort». Les
esprits s'échauffent de plus en plus. Convaincus qu'ils ont affaire à
un sorcier, les paroissiens scandalisés l'emprisonnent et ne ménagent
plus à leur curé de véhémentes remontrances.»...
Le «pauvre diable», qui avait réellement «souvent célébré», fut conduit
à l'Officialité, plusieurs fois interrogé, sans doute reconnu simple
d'esprit et relâché. Quant au curé Le Sire, pour avoir imprudemment fait
confiance à un inconnu, il s’en tira avec une aumône de soixante sous
envers l'église de Villemanoche...
Notons dans cette anecdote deux points saillants: pas de sorcellerie à
l'église, et « haro sur le sorcier». L'église, même si c'est un lieu
investi d'une force magique, est véritablement un sanctuaire où
certaines lois doivent être respectées. De plus, la franche hostilité
des campagnards envers les personnes soupçonnées de sorcellerie semble
une constante des temps modernes: il est vraisemblable que bien des
victimes des tribunaux de l'Inquisition y aient été traînées par leurs
propres concitoyens.
Il arrivait parfois même que les tribunaux interviennent pour calmer la
fureur populaire. Claude Hohl en donne un exemple (14). La décision
citée ci-après émane de Pierre Boucher, auxiliaire local du chapitre de
Sens, appelé l'an 1461 à juger d'une affaire de «vauderie»:
«Savoir faisons qu'il est venu à notre cognoissance que plusieurs des
habitants d'icelle ville de Saint-Aubin-Châteauneuf à l'occasion de la
commune renommée des Vauldoix qui est audit lieu plusieurs habitants
ont publié et de jour en jour publient et manifestent que aucun desdits
habitants d'icelle ville sont Vaudoix combien que ayons ésté informé du
contraire pource il est que nous informez desdits cas nous avons
deffendu et deffendons à tous indistinctement qu'ils ne molestent ou
travaillent aucun dedits cas et les injurient ou facent injurier en
aucune manière touchant ledit cas à peine de l'amande».
A cette époque, rappelle Claude Hohl, trois siècles après la naissance
de l'hérésie vaudoise, restée d'ailleurs cantonnée dans les Alpes du
Sud, le Piémont et la Suisse méridionale, l'usage était répandu
«d'appeler les sorciers des Vaudois et les sabbats obscènes auxquels ils
se livraient des vauderies, le terme désignant à la fois les assemblées
et les vices qui s'y donnaient libre cours» (15).
«On doit donc penser... que les «Vaudois» de Saint-Aubin-Châteauneuf,
dont la présence indisposait gravement les autres habitants de ce
village, étaient des paysans poussés aux pratiques démoniaques par la
malignité et la superstition, convaincus eux-mêmes, comme l'ensemble de
leurs contemporains, d'être les héritiers des anciens Vaudois ...» (16).
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Champigny-sur-Yonne :
Polissoir, "Pierre qui sent l'huile", "Pierre qui tourne" |
|
Champigny : lieudit "La
Pierre qui tourne", d'après le cadastre de 1813 |
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3 - Rotations,
odeurs d'huile et traces de pieds.
Dès que l'on quitte Villemanoche, la mémoire se fait plus hésitante.
Plusieurs pierres tournaient, d'un côté de l'Yonne comme de l'autre,
mais le souvenir en est controversé, quand il n'a pas disparu.
A Champigny-sur-Yonne, en haut de la «Vallée des Moulins», le «Chemin
de la Procession», venant du village, faisait un brusque coude vers le
sud-est. en un point où le cadastre de 1812 indiquait le climat de la
«Pierre qui tourne». De ce point, dans la direction opposée, vers le
nord-ouest, se dirige vers Chaumont le «Chemin de la Pierre qui Tourne»
(la partie inférieure du chemin de la Procession a disparu, absorbée par
les cultures). La pierre devait se trouver sur le coude, non loin de
l'aqueduc de la Vanne, à 100 m au nord-ouest de la cote 103.2. Plus
rien n'indique qu'il y ait eu quoi que ce soit à cet endroit. Tout au
plus pouvait-on voir sur la carte IGN au 1/25000 de 1981 une petite
tache verte, indiquant un bosquet d'une dizaine d'ares.
En 1855 et 1856, l'abbé Prunier, sur ses deux fiches consacrées à
Champigny, écrivit successivement sous la mention «La Pierre qui
Tourne»: -n'existe plus», «sans renseignements» et «on tournait autour»,
en précisant tenir cela de l'instituteur du village (17).
Pour M. Marcel Courtial, maire adjoint de Champigny, la pierre a dû être
cassée lors de la construction de l'aqueduc, vers 1865.
Ce n'est pas l'avis de M. Daniel Picot, de Chaumont, né en 1919, pour
qui elle a subsisté jusqu'au remembrement de 1956: «J'ai idée de l'avoir
vue: c’était un sablon de forme ronde, pas très haut: on disait qu'elle
tournait. Elle a dû être enlevée au bulldozer.» M. Marcel Courtial,
contacté au téléphone, conteste la version de M. Picot et affirme ne
rien avoir vu en cet endroit. Peut-être pourrait-on contacter la
personne qui exploitait la parcelle en 1956?...
Dans un cas comme dans l'autre, ne reste de la Pierre que le toponyme,
et à peine l'ombre d'une légende. Comme l'écrivait Charles Moiset:
«Hâtez-vous; les heures sont comptées. Encore un peu, traces et
souvenirs de la vie de nos pères seront allés rejoindre les neiges
d'antan (18)».
Il arrive par bonheur qu'une trace existe sur le papier: le monument,
même cassé, survit ainsi durablement aux injures du temps. A la limite
de Sôgnes et Grange-le-Bocage, à l'est de la route D 939, dans un vallon
enclavé entre deux bois, se trouvait une roche ovale, posée debout, de
2,20 m de hauteur. On l'appelait la «Pierre qui Tourne» ou la «Pierre
aux Prieux».
François Lallier, un des premiers présidents de la Société
Archéologique de Sens, la dessina vers 1845 de face et de profil (19).
Sur le dessin des faces nord et sud on voit une roche en forme de
raquette, présentant un étranglement vers sa base. Le profil ouest, lui,
est plat et étroit: il s'agit vraisemblablement d'une dalle posée
debout. Joseph Perrin écrivit en 1915 qu'elle avait été détruite une
vingtaine d'années auparavant (20).
Remarquons ici le terme de «prieux»
qui évoque les processions et nous renvoie au «chemin de la Procession»
de Champigny. La pierre tournait-elle ? L'abbé Prunier a noté seulement
ceci: «Curieux dicton: Va voir sentir la pierre aux Prieux, il paraît
qu'elle sent l'huile» (21). La fantasmagorie laisse ici place à la
farce: celui qui flairait la paroi de trop près pour vérifier devait
recevoir une bonne tape derrière la tête. La même plaisanterie était
d'ailleurs pratiquée à la «Pierre Sonnante» de Champigny-surYonne. dont
on disait qu'en y appliquant l'oreille on pouvait «entendre les cloches
de la Cathédrale de Sens» (rapporté par Jean-Yves Prampart), et qui,
elle aussi «sent l'huile» (témoignage de M. Marcel Courtial, de
Champigny)...
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La "Pierre qui sent l'huile" de
Champigny sur Yonne |
Photos
P.Glaizal |

Une autre "Pierre qui sent
l'huile" : la Grosse Pierre de Villeneuve sur Yonne, au sud du coteau de
Saint-Martin |
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De façon tout à fait inattendue, le
18 avril 1998, lors d'un repas organisé à Coulours par Louisette
Frottier, Monsieur Jean Lemaire, de Rigny-le-Ferron, m'a posé la
question suivante : «Connaissez-vous la Pierre Qui Sent l'Huile ?» J'en
avais plusieurs à lui proposer de cette espèce, lorsque mon
interlocuteur s'empressa de préciser : «Quand j'étais gamin, on montait
depuis Villeneuve-sur-Yonne jusqu'à la ferme du Champ-du-Guet et mon
père nous disait: «On va voir la Pierre Qui Sent l'Huile !» C était cet
énorme bloc qui se trouve à droite du chemin en montant. A l'époque, il
était dans les ronces et on ne pouvait pas vérifier s'il sentait
l'huile... au risque de se faire écraser le nez ! C'était mon oncle
Adrien Laforgue, du Champ-du-Guet, décédé en 1944 qui l'appelait
ainsi...»
Les Villeneuviens reconnaîtront ici
la «Grosse Pierre», poudingue de 3,50 m x 2.50 m, d'une hauteur de 1,80
m, visible au bord du chemin du même nom, à exactement 200 m au sud de
l'ancienne chapelle Saint-Martin.
A propos, pourquoi ces pierres
sentent-elles l'huile ? Et la «Pierre au Gras», de Fleurigny, détruite
vers 1830, que sentait-elle donc ? N'y aurait-il pas un rapport avec ce
qu'écrivait Fernand Nie1 (22): «Dans
le Quercy, on avait coutume, certains jours de l'année, de verser de
l'huile sur des menhirs et de les couvrir de fleurs. Cela avait lieu
encore au commencement du XVIIIe siècle, et un évêque de Cahors fit
abattre ces menhirs.»
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La Pierre qui tourne de
Saint-Martin-sur-Oreuse. Photo P.Glaizal |
A Saint-Martin-sur-Oreuse, plus
d'odeur d'huile, mais on retrouve la controverse déjà rencontrée à
Champigny. Sur le territoire de cette commune, écrit Salmon (23), -en
1865, on a détruit, pour en faire des pavés, un menhir, la «Pierre
Tournante» ou la «Pierre qui Tourne», énorme monolithe qui était sur le
bord du chemin de Sergines; la tradition rapporte qu'il tournait une
fois tous les cent ans...».
Or, de nos jours, à une vingtaine de
mètres au sud du «chemin de Sergines», au lieudit «La pierre qui
tourne», on peut voir un grès massif, rougeâtre, au sommet arrondi qui
domine les champs de quelque trois mètres. Celui qui monte dessus
remarquera une cavité en forme de pied, taille adulte, non loin du bord
à pic qui regarde 1'Oreuse. Que l'on place le pied dans l'empreinte, et
on domine la vallée.
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Quelqu'un a soigneusement gravé sur la face sud de
la pierre la date de 1920. Ne serait-ce pas la véritable «Pierre qui
Tourne», et le grès détruit en 1865 ne serait-il pas l'un des nombreux
blocs cyclopéens qui parsèment le coteau de Saint-Martin ? A l'appui de
cette thèse, une lettre de Joseph Perrin à Armand Lapôtre, datée du 6
octobre 1930 (24): «Pour mon compte, je suis obligé de
garder la chambre en ce moment. Etant allé vendredi dernier reconnaître
et photographier, près de Saint-Martin-sur-Oreuse, un mégalithe
légendaire dit «la Pierre Covêclée, la Pierre qui Tourne», j'ai dû
revenir rapidement chez moi pour me mettre au lit, en proie à un malaise
extrême. La fièvre s'est déclarée. C’est je crois, un petit accès de
grippe produit par le changement de saison...».Quelle roche Perrin
a-t-il photographiée ? J'ai interrogé M. Jacques Perrin, neveu de
Joseph, qui n'a pas trouvé la photo en question. Par ailleurs, le climat
dit .Pierre Covêclée» se trouve de l'autre côté du vallon, deux cents
mètres plus à l'ouest, et une roche de ce nom figure sur une carte
postale ancienne: elle ne ressemble guère à la roche marquée «1920».
Reste la tradition: la fameuse pierre tournait une fois par siècle, mais
quand ? Qu'une pierre tourne chaque midi, ou même seulement une fois par
an, passe encore: il reste possible de tenter de vérifier, même si c'est
réputé dangereux. Mais une fois par siècle, allez savoir !
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La Pierre
qui tourne de Sôgnes.
Photomontage de P.Glaizal d'après les dessins de François Lallier
(v.1845) conservés à la Société archéologique de Sens. |
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Et surtout, qu'est-ce que cette empreinte de pied ?... La réponse semble
à jamais perdue. Deux autres roches à cuvettes pédiformes sont connues
dans l'Yonne : le Pas-Dieu» de Sôgnes, avec l'empreinte de l'Enfant
Jésus, et le Rocher Sainte-Catherine à Sainte-Magnance, avec les pieds
de la sainte. Aux confins de la Seine-et-Marne et de l'Yonne, à
Chevry-en-Sereine, on connaît également le «Pied de femme», qui associe
empreinte de pied et roche à glissade. A Nanteau-sur-Essonne (Seine et
Marne), sur la pierre dite «Pas de Sainte-Anne» on voit deux empreintes
en creux, de pas humains. L'un de grandeur naturelle à bout effilé
serait l'empreinte du pas de Sainte-Anne. L'autre, plus petit, serait
l'empreinte du pas de la Vierge encore enfant... Des processions
avaient lieu jadis en ce point ... D'après les croyances populaires, les
jeunes gens, pour se marier dans l'année, montaient sur cette pierre et
mettaient les pieds dans les deux empreintes à la fois» (25). On connaît
un cas similaire en Provence. Au village de Fours (Alpes de
HauteProvence), au sortir de l'église, un parent de la mariée la
conduisait «vers une pointe de rocher qui s'élève au milieu d'une petite
place, non loin de la paroisse, et qu'on appelle la «pierre des
épousées». Il l'y assied lui-même, en ayant soin de lui faire placer un
pied dans un petit creux de la pierre. Là, elle reçoit les embrassements
de toute la noce ...» (26).
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4 - Sabbats en
Sénonais.
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Theil-sur-Vanne, la "Roche
du Sabbat" de Château-Gourgaut. Photo P.Glaizal |
A Theil-sur-Vanne, la «Roche du
Sabbat», bloc de grès cliquart de trois mètres de hauteur et autant de
largeur à la base, évoque une tour ronde à moitié ruinée. Cette roche
difficile à trouver, au milieu des bois, entre le ravin de la Tante à
Moreau et le ravin des Trenteux, est placée au milieu d'un climat appelé
«Château Gourgaut. Outre, la probable référence à Gargantua, ce
«Château» naturel était aussi l'un des rendez-vous des «sabbatins» de
Theil. Il y en avait d'autres: M. Georges Milat, ancien maire de Vaumort,
né en 1913, m'a montré deux autres roches de «sabbatins»,1'une en forme
de chaire, «là où l'officiant trônait», l'autre en forme d'estrade,
«pour les assistants», roches tout aussi difficiles à trouver, sur le
flanc nord de la vallée Jamet. D'ailleurs, la grand' mère de M. Milat,
Mme Fraudin, née en 1864 à Vaumort, ne répétait-elle pas : « A Vaumort
les sorciers, à Theil les sabbatins... à Noé les voleurs !» |
Or j'ai appris incidemment il y a
quelques années, lors d'une conversation téléphonique que le
«Château Gourgaut», s'il ne tournait pas, passait pour s'enfoncer de
temps à autre dans le sol (tradition recueillie par M. Jean-Pierre
Berthaud). Peut-être est-ce la raison pour laquelle, au cours d'une
randonnée qui conduisit un groupe vers ce site le 23 novembre 1997, M.
Esteveny, de Cerisiers, me confia qu'il voyait enfin de ses yeux la
«Roche du Sabbat» après l'avoir cherchée en vain, il y a 35 an,... avec
les gendarmes !
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Vaumort, la "Pierre au
Chat". Photo P.Glaizal |
Dans le village même de Vaumort,
dont les habitants avaient, au témoignage de l'abbé Prunier, une
réputation de sorciers, on connaît bien le «menhir» que l’on appelait
autrefois la «Pierre Enlevée» ou la «Pierre des Sorciers». Paul Sébillot
parle peut-être de la même roche lorsqu'il relate que «le diable, juché
sur la Pierre du Rendez-Vous jouait de la musique à celles qui dansaient
autour...» (27). « Celles:», c'est-à-dire les «bonnes dames», les fées.
Peut-être s'agit-il du menhir, : peut-on en être vraiment sûr, sachant
qu'à l'époque, on confondait parfois la pierre de Vaumort et celle du
Château-Gourgaut à Theil ? De plus, il y a, au fin fond des bois de
Vaumort, une autre roche susceptible d'attirer les «sabbatins»: la
«Pierre au Chat». vers laquelle, en l'absence de sentier, seul votre
flair pourra vous conduire... |
C'est grâce d'ailleurs à M. Georges
Milat que j'ai pu la découvrir, un jour de décembre 1990. La «Pierre au
Chat» ne mesure guère qu'un mètre dix de hauteur et, couverte de mousse,
se confond facilement avec le tronc des chênes avoisinants...
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5 - Offrandes à
l'aube dans l'Aillantais.
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Aillant-sur-Tholon, la"Pierre
Fitte". Photo: P.Glaizal |
Pour trouver une autre pierre animée il faut descendre jusqu'à
Aillant-sur-Tholon: la «Pierre Fitte», monolithe de brèche siliceuse, de
forme trapue, est classée monument historique sous l'appellation de
«menhir». C'est à nouveau Sébillot qui rapporte qu'elle «tourne trois
fois sur elle-même pendant l' Evangile de Noël» (28).
En fait, cette roche est connue surtout pour une autre légende: «la
croyance populaire rapporte que chaque matin, avant le lever du soleil,
on trouve au pied de cette pierre un pain et une bouteille de vin» (29).
L'autre «pierre à offrandes» d'Aillant, la «Grande Borne» du Bois des
Ferriers non loin des limites de Chassy et la Ferté-Loupière, si elle ne
semble pas tourner est le siège d'un «apport» analogue à celui de la
Pierre Fitte:
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«La légende prétend que, pendant l' Evangile de la messe
de Pâques et de celle de minuit, à Noël, on trouve sur cette pierre un
gâteau, une bouteille de vin et un plateau d'argent destiné à recevoir
les offrandes» (30).
L'équivalent est relevé par Sébillot dans la Nièvre: «Jadis, quand
sonnaient les coups de midi et de minuit, il apparaissait un pain et une
bouteille sur le rocher d'Armayon (en fait «Remoillon»), commune de
Châtin, dans le Morvan; mais ils disparaissaient au douzième coup» (31).
A propos de la même commune de Châtin, le curé de Dun-les-Places, J.F.
Baudiau (32), écrivait : «Remoillon... est célèbre par sa pierre
druidique, vénérée des villageois d'alentour. Chaque jour, dit-on, elle
tourne trois fois sur sa base, à l'heure de midi. Croyez-le, cher
lecteur, mais n'y allez pas voir: car, jamais oeil curieux ou indiscret
ne sera témoin de cette merveilleuse rotation.» La pierre de Remoillon
semble donc la «pierre-soeur» de la Pierre Fitte d'Aillant, mais une
soeur morvandelle nettement plus turbulente que l'icaunaise, qui ne
s'ébranle qu'une fois l'an.
Notons au passage que si au pied de ces pierres apparaissaient
mystérieusement des offrandes en des moments cruciaux, ce genre de
phénomènes se produisaient plutôt auprès de certaines fontaines, voire
de certains puits, et n'avaient plus rien là de surnaturel: Sébillot
rapporte dans diverses régions de France des coutumes consistant à
offrir différentes denrées aux fontaines: des oeufs, des morceaux de
pain, des gâteaux, des fruits. Le but était d'obtenir certaines grâces:
guérison, mariage, fécondité (33).
Peut-être est-il arrivé qu'un promeneur matinal surprît une de ces
observances secrètes auprès de la Grande Borne ou de la Pierre Fitte d'
Aillant, voire de la pierre de Remoillon ? La parenté entre les pierres
et les sources est une expression de ce que Mircéa Eliade a appelé le
mythe de la «Terre-Mère». Dans «Mythes, rêves et mystères» (34), il
note: «Jusque chez les Européens de nos jours survit le sentiment obscur
d'une solidarité mystique avec la Terre natale. Il ne s'agit pas d'un
sentiment profane d'amour de la patrie ou de la province... II y a bien
autre chose: l'expérience mystique de l' autochtonie, le sentiment
profond qu'on a émergé du sol, qu'on a été enfanté par la Terre, de la
même façon que la terre a donné naissance, avec une fécondité
intarissable, à des rochers, des rivières, des arbres, des fleurs...
D'innombrables croyances nous enseignent que les femmes deviennent
enceintes lorsqu'elles approchent de certains endroits: rochers,
cavernes, arbres, rivières...»
Autour d'Aillant, la rareté des sources a peut-être conduit les femmes
en mal d'enfant à se tourner vers les pierres...
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6 - La Roche
Midi de Treigny.
Treigny se trouve au sud de St-Sauveur-en-Puisaye, aux confins de la
Nièvre, non loin des sources de la Vrille. A un kilomètre au nord du
village, en lisière des bois, le hameau des Midis.
Plusieurs auteurs rapportent la tradition de la «Pierre à Midi», à
Treigny. Charles Moiset écrit «qu'à l'heure de midi elle tournait sur
elle-même. Pour comble de merveille, ce mouvement de rotation n'était
perceptible que lorsque l'on était à jeun et que l'on avait la
conscience absolument nette» (35).
Le chanoine Pierre-Georges Grossier, qui passa son enfance chez ses
grands-parents, aux Midis, recueillit en 1890 ce témoignage: «Regarde,
dit le père Fournerat, ces pierres de fer, qui soutiennent le sol en
pente de l'ancien jardin de ton grand-père. Avant d'être brisées, elles
formaient un entassement, dans un endroit proche de la route actuelle.
La plus grosse de ces pierres était posée sur une autre enfoncée
profondément dans le sol et qui avait à son sommet une sorte de pivot.
On raconte que la pierre du sommet bougeait et faisait trois tours à
midi ! Mais il fallait être là juste à l'heure, et le phénomène ne se
passait qu'au chaud soleil d'été ! C'était en somme une sorte de Pierre
qui Vire... comme il y en a en Morvan, en Bretagne et en Irlande...»
(36)
On connaît une autre roche qui passe
pour s'animer à midi: la «Pierre qui Tourne » de Châtel-Censoir, «de 8 m
de haut sur 3 de large au sommet, qui tourne également à midi. On ne dit
pas qu'il faille avoir la conscience pure pour la voir s’agiter, et
cependant personne n'affirme avoir jamais été témoin de ses mouvements.
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7 - Souvenirs
en pointillé
Les informations manquent enfin sur
trois pierres nommées.
D'abord, la «Roche qui danse» de
Monéteau, bloc ferrugineux «rampant» du bois de Montaigu, dont la
tradition rapporte seulement qu'on aurait fouillé au pied au début du
XIXe siècle. La pierre mesure 1,50 m de long pour 70 cm de hauteur et
présente une sorte de bosse arrondie. Elle a parfois été prise pour un
menhir,ses dimensions ayant été inversées dans le texte de Philippe
Salmon. Avec sa couleur brun chocolat, la mousse vert tendre qui
recouvre sa «bosse», la «Roche qui Danse» évoque plutôt une bête marine
surgissant des eaux qu'un monument dressé de main humaine. Elle a
peut-être attiré l'attention du fait qu'elle est pratiquement la seule
roches sur plusieurs hectares de bois.
Ensuite, «La Pierre qui chante», en
limite de Voutenay et Saint Moré est vraiment un menhir. Mais quand,
comment et pourquoi chante-t-elle, mystère ! Quant à la « Pierre qui
Tourne» de Sementron, ce n'est, d'après M. Mothu (38), plus
qu'un lieudit pourrait faire croire qu'une pierre druidique existait à
cet endroit».
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8 -
Saint-Léger-Vauban: l'Apocalypse du Pauvre.
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Saint-Léger-Vauban, la
Pierre-qui-Vire |
On voit, d'après ce défilé de
pierres animées, que l'on peut à sa suite parcourir une bonne partie de
notre département.
Ce n'est cependant qu'à son extrême
sud, dans les granites du Morvan, que l’on trouvera une tradition de
mégalithe animé parée d'un éventail complet de symboles
fantasmagoriques: la légende de la Pierre-qui-Vire de Saint-Léger-Vauban.
La Pierre-qui-Vire, que l'on a
considéré quelque temps comme un dolmen, est surmontée depuis 1853 d'une
grande statue de la Vierge Marie, érigée par les moines bénédictins du
monastère de Sainte-Marie-de-la-Pierre-qui-Vire, en exécution d'un vœu
de son fondateur, le Père Muard, décédé peu après en 1854.
Une première version de la légende
nous est fournie par l'abbé Louis Brullée dans son Histoire du Père
Muard parue en 1864 (39). II s'agit d'un extrait du discours prononcé
par le R.P. Saudreau, du monastère de Flavigny, lors de l'érection de la
statue.
|
«Il y a dix-huit siècles, lorsque la
main divine de Jésus-Christ n'avait pas encore fixé au ciel du monde le
soleil de l'Evangile, qui devait dissiper la nuit du paganisme, et
détruire les horreurs de son culte, ce lieu était consacré à
l'idolâtrie. Autour de ce dolmen se rassemblaient les peuplades
nombreuses des Gaulois; ils venaient offrir leurs hommages, adresser
leurs prières à leurs divinités, et assister aux sacrifices qui se
faisaient en leur honneur. Là, sur cette pierre, coulait le sang des
animaux et quelquefois un sang plus noble, le sang royal de la création,
le sang de l’homme. Là, au sein de cette forêt, habitaient les prêtres
païens, c'étaient les Druides».
Dans le chapitre V de son ouvrage consacré aux monuments, Paul Sébillot
a montré que l'association entre dolmens, gaulois et sacrifices humains
avait toutes les caractéristiques d'une légende moderne, forgée par
quelques érudits vers 1780 et largement répandue par ceux que l'on a
appelés par la suite les «celtomanes». Malgré les nettes réfutations
apportées par Cambry et Legrand d'Haussy dès 1800, puis par Prosper
Mérimée en 1840, on pouvait lire en 1876 dans le
Dictionnaire Breton-Français
de Troude, V° Dolmen: «Ils [Les Gaulois] y faisaient des sacrifices
humains ou autres, ainsi que semblent l'attester les petites haches et
les coins trouvés sous ces monuments, ainsi que les rigoles tracées sur
les pierres pour l'écoulement du sang ...
».
(40)
Le R.P. Saudreau, en 1853, était manifestement encore sous l'influence
celtomane. On peut difficilement lui jeter la pierre quand on pense à
quel point cette légende des sacrifices humains sur les dolmens est
encore vivace chez certains de nos contemporains de la fin du XXe
siècle...
En 1870, Victor Petit, à qui on ne la faisait pas, ouvre une première
brèche dans le mur de désinformation qui entoure la Pierre-qui-Vire.
D'abord, il relève deux éléments-clefs de l'authentique légende
morvandelle: «L'une des légendes relatives à la Pierre-qui-Vire est
celle-ci: la pierre virait
(tournait) toutes les fois que minuit sonnait au clocher de Vaumarin.
Or, à Vaumarin, hameau d'une vingtaine d'habitants, il n'y eut jamais ni
église ni chapelle. Ces sortes de jeux de mots sont très nombreux en
Morvan et on doit s'en défier sans cesse. Les villageois du Morvan
n'ont pas de plus grand plaisir que de se «gausser des messieurs de la
ville». Il ne nous semble pas possible que ce bloc ait jamais pu être
tourné ou ébranlé par la main des hommes.» Quant à l'explication
celtomane, elle ne convainc pas plus Victor Petit qui rejette en bloc
les trous creusés «pour recevoir le sang des victimes», les
rassemblements de Gaulois, les sacrifices, et ajoute même que la
Pierrequi-Vire «n'offre rien de plus remarquable que d'autres pierres
agglomérées sur le sommet d'une petite butte qui domine le petit hameau
des Barraques, près de la lisière de la forêt de Saint-Léger ... » (41).
Même traitement pour la «Roche des Fées» de Quarré-les-Tombes, «massif
rocheux de granit à gros grain, fort curieux à étudier pour la
juxtaposition et la superposition des différents blocs qui le composent.
On peut facilement parvenir sur le sommet de ce groupe dans lequel
l'imagination populaire locale voit ou croit voir une foule de choses,
notamment la table où on égorgeait les victimes, le fauteuil du juge et
surtout les rigoles par lesquelles coulait le sang des victimes. Des
villageois raconteront sérieusement tous les détails des sacrifices
humains pratiqués par «les prêtres de l'ancien temps». Tous ces récits
fantastiques se répètent avec une ténacité singulière. Nulle réfutation
n'a chance d'être écoutée et encore moins d'être accueillie comme vraie»
(42)
La «ténacité singulière» remarquée par Victor Petit n'aurait-elle pas
été nourrie des explications distillées par le curé-doyen de
Quarré-les-Tombes, l'abbé Henry, qui était présent en 1850 lors de
l'installation du Père Muard et écrivait en 1875 : «La Pierre-qui-Vire:
roche aplatie et à peu près ronde, qui a plus de 12 m de
circonférence... Elle a évidemment servi à faire des sacrifices, car en
déblayant le terrain qui l'entoure, on trouva, en 1853 ,
un fragment de coquille marine» (43). L'abbé Henry ne
rapporte pas ici une légende, mais contribue à en asseoir une autre.
Pourtant le curé-doyen est au courant du fait que «cette pierre tourne
toutes les fois que midi sonne à Vaumarin, hameau de six feux, le plus
rapproché de la Pierre-qui-Vire, et qui n'a jamais eu d'horloge...»
La thèse de la rotation resurgit, mieux étayée, dans la petite brochure
intitulée «Une excursion dans le Morvand en 1872»,
par A L. Morlon (44). «Voici la Pierrequi-Vire; et tout d'abord,
vire-t-elle ? Non. A-t-elle jamais viré ? Je ne le crois pas,
puisqu'elle est en équilibre sur deux points. Cependant, cette légende
se raconte: quand, à midi, le soleil dardait ses rayons sur le dolmen et
que l'Angélus sonnait à Vaumarin, la pierre virait trois fois. Le Père
Isidore nous donne une explication aussi simple que juste; si la pierre,
dit-il, ne tournait pas sur elle-même, elle oscillait facilement de bas
en haut, et il se souvient de lui avoir imprimé avec une seule main un
mouvement vertical d'une dizaine de centimètres. Nous regrettons de ne
pouvoir en faire autant; la partie jadis branlante a été maçonnée en
dessous. Le monument se compose d'une grosse pierre posée sur un
rocher; elle a trois mètres de long, deux de large et un mètre
d'épaisseur environ. Au dessus les religieux ont placé depuis le 27
septembre 1853 une sainte Vierge de grande dimension.»
A.L. Morlon réfute ensuite l'origine artificielle du mégalithe, qui pour
lui n'est que le résultat d'un phénomène classique d'érosion. Mais il ne
peut renoncer à évoquer nos glorieux ancêtres: «Ici, nous le croyons, se
tint une assemblée de Gaulois; on évoqua Hésus ou Teutatès, et les
druides, par leur éloquence, enflammèrent le courage des guerriers
éduens et leur inspirèrent le goût des combats...»
L'abbé Poulaine, dans son Guide du touriste dans l'Avallonnais (45),
a simplement passé sous silence l'aspect légendaire du site, se
contentant d'affirmer son origine naturelle.
Retour en scène des druides en 1933,
dans le Guide du Morvan, publié par le Comité de Propagande
Touristique du Morvan, sous le titre «La Pierre-qui-Vire»: «Remarquable
chemin de croix taillé dans le roc : autel celtique supportant une
statue de la Vierge»... et à propos des rochers légendaires d'Uchon:
«...qui furent utilisés soit comme tombeaux, soit comme autels, par les
Druides»...
Les versions de la légende notées par ces auteurs font pâle figure en
regard de celles qu'ont rapportées, chacun de son côté, Jean Puissant
(46), G. Bidault de l'Isle (47) et A. Guillaume (48).
Les deux premiers textes diffèrent par quelques points, mais l'essentiel
est préservé. D'une part, plus question de druides, de gaulois ou de
sacrifices sanglants. Le Morvan semble avoir chassé ces fantômes
tardifs du Siècle des Lumières et «récupéré ses chaussures». Bidault de
l'Isle écrit avoir entendu personnellement cette légende d'un vieux
paysan morvandiau, au cours d'une veillée, à St Germain des Champs, à la
fin du XIXe Siècle. Or donc, en ce temps-là, chaque nuit de Noël, les
fées venaient «...danser en rondes infernales autour de la pierre
au-dessus de laquelle trônait le démon lui-même.» Dans l'intervalle des
douze coups de minuit sonnant à la chapelle de Vau-Marin, la roche
tournait sur elle-même, découvrant une crypte regorgeant de fabuleux
trésors. On disait qu'il était possible, durant ce bref laps de temps,
d'y puiser à pleines mains.
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Dessin Rémi Tavernier |
Une jeune paysanne, Jeannette, décide, malgré la défense maintes fois
proférée, de profiter de l'aubaine. Trouvant un prétexte pour ne pas
assister à la messe de minuit, elle se rend, portant son bébé avec elle,
jusqu'à la roche maudite. Au premier coup de minuit, la crypte s'ouvre,
elle descend, pose l'enfant sur le tas - et se sert copieusement,
insoucieuse du temps qui s'écoule. Au douzième coup, alors que la roche
commence à se remettre en place, elle reprend conscience et s’échappe de
justesse, oubliant le bébé au fond du trou. Réalisant trop tard que la
cavité est à nouveau scellée, Jeannette tente, mais en vain, de
repousser le lourd couvercle.
De retour de la messe de minuit, le mari, furieux contre la jeune mère,
jette « l’or du diable» au fumier. Puis, aidé de voisins et amis, il
essaie à son tour d'ébranler la dalle, sans succès. Quand à l'or
maudit, le matin venu, il n'en reste que petits fragments de charbon...
|
Un an après, une année passée en remords et ferventes prières, la
malheureuse épouse revient à la pierre, qui s'ouvre à nouveau,
découvrant le bébé en train de se réveiller. Alors qu'elle va s'en
saisir, un ange apparaît et lui fait un petit sermon dont la conclusion
est: «Sache désormais te défendre des tentations que le Diable sème sur
la route des âmes pour les mieux entraîner à leur perte!» Puis l'être de
lumière interdit, d'un geste de son épée, à la pierre de virer
désormais, dérobant à jamais ses trésors aux yeux des hommes. Il trace
une croix sur le bloc et disparaît. : la terre tremble alors, secouant
les chaumières, faisant déborder le Trinquelin, et le plus étonnant de
l'histoire, la chapelle de Vaumarin disparaît sans laisser de trace !
«C'est depuis ce temps là, conclut le conteur, qu'il n'y a plus jamais
eu de sabbat dans le voisinage de la Pierre-qui-Vire» (49). Et de
préciser que ce n'est que « bien plus tard» que les moines
construisirent là une abbaye et installèrent la grande statue de la
vierge à l'enfant sur le «dolmen».
Le texte de Jean Puissant, publié deux ans avant celui de Bidault de
l'Isle, comporte quelques éléments supplémentaires. Tout d'abord, le
fait que la pierre, avant d'être cimentée, «bougeait au moindre choc».
C'est bien ce que racontait le Père Isidore à ses visiteurs de 1872. De
plus, elle faisait peur: passer dans ses parages exposait à des
accidents de toutes sortes. Enfin, contrairement à l'autre version
essentiellement moralisatrice, l'auteur insiste fortement sur les
distorsions de la perception dont étaient victimes les personnes qui
s'attardaient auprès de la Pierre-qui-vire.
«Ils sentaient leurs cheveux se dresser sur leur tête, une sueur froide
leur le dos, le sang battre leurs tempes, et leurs jambes flageolantes
étaient privées de mouvement. Alors ils voyaient d'étranges spectacles.
Lesquels ? A leur retour, ils ne se confiaient pas volontiers, mais
leurs regards se tournaient en dedans d’eux-mêmes, et ils frissonnaient.
Malgré leur discrétion, on avait pu, au cours des ans, recueillir des
bribes de renseignements, contradictoires, d'ailleurs. Les uns avaient
vu des ombres imprécises environner la pierre; les autres avaient pu
distinguer des faces hideuses de monstres aux yeux luisants et aux becs
avides; certains avaient du tourner autour du rocher dans la ronde des
fées, et s'y étaient affaissés, évanouis de fatigue; quelques uns
parlaient d'un gigantesque vieillard aux traits effrayants qui leur
barrait le chemin, ou encore d'une belle jeune femme à la robe blanche
et aux bras nus, qui restait assise sur le bloc de granit, les fixant
d'un regard étrange qui les faisait défaillir. Mais tous étaient
d'accord sur un point. Tous avaient vu la pierre tourner d'elle-même.
Une force invisible les clouait au sol et les obligeait à regarder»
(50). Et c'est là que se rejoignent Puissant et Bidault de l'Isle:
c'est pendant les douze coups de minuit de la nuit de Noël que s'ouvre
la crypte, découvrant « des diamants, des rubis, des topazes et des
pièces d'or qu'un enchanteur avait entassés là en un trésor fabuleux.»
Quelques instants pendant lesquels on perdait ses repères «car à ce
moment-là les minutes paraissaient des siècles».
La mise en garde est ici des plus nettes: ceux qui ont essayé de toucher
au trésor de l'enchanteur ont disparu à jamais. Un vieillard, «Simon-Bras-de-fer»,
avoue avoir perdu courage au dernier moment.
Dans le texte de Jean Puissant, la jeune femme, nommée tantôt «Marie de
la Roche» tantôt «Marie des Roches», est veuve. Elle méprise tous ces
couards d'hommes et croit pouvoir mettre la main sur le trésor. Mais
comme la Jeannette, son tablier plein de richesses, elle sort de la
crypte en oubliant son enfant. Ce n'est que rentrée dans sa cabane
qu'elle s'en rend compte.
Il lui faudra attendre la Noël suivante. Elle passe l'année dans la
douleur et la misère, sans profiter de son trésor, et, le moment venu,
jette or et pierreries dans l'excavation où l'attendait son fils qui
«lui tendait les bras, ses grands yeux bleus ouverts, souriant, tel
qu'il était un an auparavant, le jour où elle l'avait perdu.»
Marie saisit son fils et... remercie la «Pierre-qui-Vire» !
La version de Jean Puissant s'arrête ici: point d'ange, point de
tremblement de terre, point de chapelle évanouie. La pierre garde tous
ses pouvoirs.
Une troisième version de la légende, antérieure aux précédentes,
présente l'intérêt d'être entièrement écrite en parler morvandiau. Elle
fait partie d'un ouvrage intitulé
L'Ame du Morvan, édité en 1923 par Mme Gervais, à Saulieu.
L'auteur, le docteur A. Guillaume, exerça la profession de vétérinaire à
Saulieu de 1901 à 1943. L *Ame du
Morvan a été rééditée en 1971 par les «Amis du Vieux
Saulieu». Sous le titre «Lai Pierre-que-Vire», l'auteur énonce, dans une
version développée, la légende dont
Puissant et Bidault de l'Isle ont recueilli, chacun de son côté, des
éléments différents. En sus, Guillaume pimente son texte d'une série de
notations propre à réjouir les folkloristes. Deux éléments retiendront
particulièrement notre attention.
D'abord, une série d'indices typiquement «sabbatiques». Au milieu des
divers cris d'animaux dont retentissaient les bois «jor et neut, mas
seurtout de neut», « on entendot étou des autes breuts que venint de por
d' ilai et de lai rivière, qu'on ne saivot pas pair quoué qu'al étint
faits! peu, quéque fois des mouénées lumières qu' ment des luyottes qu'
ai'llint que venint por lâvent dans les fonds. On viot don et on
entendot! Les mondes de tot por d' ilai és ailentours dünt que tot ce
qu'on croyot été des bêtes, étint des sorciers et des sorciéres que se
chouingint qu'ment çai pou v'
ni an sabbait...» - traduction littérale: «jour et nuit, mais
surtout de nuit, on entendait aussi d'autres bruits qui venaient de
par-là et de la rivière, qu'on ne savait pas par quoi ils étaient faits!
Puis, quelquefois des petites lumières comme des vers luisants qui
allaient et venaient par là-bas dans les fonds. On «voyait» donc et on
«entendait» ! Les gens de la région disaient que tout ce qu'on croyait
être des bêtes étaient des sorciers et des sorcières qui se
transformaient comme çà pour venir au sabbat.»
On trouve ici, avec les mystérieux bruits nocturnes et les lueurs qui
vont et viennent, le thème des animaux qui seraient en fait des sorciers
déguisés en route pour le sabbat. Sébillot (51) a noté parmi ces
nocturnes le lièvre, qui nous renvoie quelques instants en Sénonais. Sur
les confins de Gron et Collemiers, non loin du sommet boisé du «Bois
Gorgon», un climat s'appelle «Les Demoiselles», évoquant les fées; un
autre, le «Marchais au Pesme» (du latin «pessimus», le très mauvais, le
pire: un des noms du Diable) et un autre enfin la «Côte aux Lièvres». Le
«Bois Gorgon» serait-il un nouveau repaire de «sabbatins»?
L'autre élément à retenir concerne un rite particulier de la veillée de
Noël, consistant à secouer avec un tison la bûche de Noël dans l'âtre
pour la faire «éveyer», c'est-à-dire jeter des étincelles:
«Evêye,
évêye, évêyons
Autant de gerbes que de gerbeillons !...»
«Paisse que vous saivez que pus lai cheuche de Noé en breulant, fait d'évêyies
vou d'étincelles qu'ment qu'on dit en ville, chi vous eumez mieux, pus a
y airé de gerbes tant grousses que p'tiotes ai lai mouéchon.» Autrement
dit: «parce que vous savez que plus la souche (ou bûche) de Noël en
brûlant fait d' «évêyies» ou d'étincelles comme on dit en ville, si vous
aimez mieux, plus il y aura de gerbes tant grosses que petites à la
moisson.»
Ceci pour rappeler que cette nuit, à nulle autre pareille, impose des
rites: la veillée, avec les «éveyies» de la «chuche» en prélude â la
Messe de Minuit, rite capital auquel il ne faut pas se soustraire. De
plus, à cause de la loi sur le jeûne - le prêtre ne pouvait célébrer et
les fidèles communier qu'en étant à jeûn depuis minuit -, on n'entrait
dans l'église que les douze coups sonnés... laps de temps où s'ouvrait
également le monde interdit !
Le Morvandiau - il n'en a pas le monopole - est un chrétien formaliste.
A part Noël, il y a d'autres dates sacralisées à l'extrême, et notamment
l'une d'entre elles qui, encore de nos jours, semble surpasser la
Nativité dans la ferveur populaire: les Rameaux.
A ce sujet, la version du docteur Guillaume, la plus ancienne et la plus
complète concernant la Pierre-qui-Vire, a un antécédent: curieusement,
l'ouvrage de l'abbé Baudiau cité plus haut présente, sous une forme
dépouillée bien que paradoxalement noyée dans le mélodrame, les éléments
essentiels que l'on retrouve, près d'un siècle plus tard, dans les trois
versions du XXème siècle. Il s'agit d'un texte, également rédigé en
patois, avec traduction en regard, et intitulé «La veuve et le trésor du
dimanche des Rameaux» (52).
Baudiau ne donne d'abord qu'une localisation vague: «sur le flanc d'une
des montagnes du Morvan», sans plus de précision. Ensuite, comme chez
Puissant, la pierre est le siège de phénomènes paranormaux: «.., ain
groos carté d'raice, lai qu'ot dieient qu'in viot, aine piarre lai voù
qu'las fées v'neient las autefois s'aichéte. Ol y fiot toot d'moinme
quéequ'fois aine peute çarue !». Baudiau donne en regard une traduction
adaptée, dépatoisée pourrait-on dire: «...un bloc de rocher où il se
faisait diverses apparitions: une grosse pierre sur laquelle les
druidesses du pays venaient s'asseoir autrefois. On y entendait, en
effet, de temps en temps, un bruit effrayant.»
En voici une deuxième traduction, plus littérale: «...un gros quartier
de roche où il se disait qu'on «voyait», une pierre où les fées
venaient autrefois s'asseoir. Il s'y faisait même quelquefois un vilain
chahut !»...
Au passage, notons deux termes importants:
- on «voyait»: allusion aux apparitions. Guillaume, rappelons le, en
rajoute : « on viot don et on entendot !» et le même mot a été employé
(voir supra) à Villlemanoche, sous la plume de Tavoillot à propos d'une
série de pierres «où l'on voit encore».
- la «peute çarue»: l'adjectif «peut», au féminin «peute», désigne en
Morvan le diable, dont il ne faut pas prononcer le nom. «Peut» signifie
«laid», et «peute çarue» n'est autre qu'un «chahut d'enfer». On retrouve
en Sénonais l'adjectif «put»: à Thorigny-sur-Oreuse existe la «Mardelle
au Put». A Collemiers, il y a également un Marchais au Pesme». Le
Dictionnaire de Jossier ne cite pas «pesme», que l'on trouvera dans le
Larousse de l'Ancien Français (53)
avec le sens de «très mauvais, très méchant», cependant que
«put» (id. p. 483) signifie en premier «puant, sale, infect» et en
second: «mauvais, méchant». Ces deux climats feraient donc référence au
diable et par voie de conséquence, au sabbat !
Ceci pour rappeler que, malgré la distance, le Sénonais est bien le fils
du Morvan. L'Yonne ne charrie-t-elle d'ailleurs pas, sous forme de
sable, les débris des granites qu'elle caresse dans son cours supérieur
?
Chez Baudiau comme chez Puissant, la jeune femme est veuve, avec un
bébé. Le moment est différent: il s'agit de l'«Attolite portas»,
lorsque, après la procession des Rameaux, le prêtre frappe trois coups à
la porte de l'église à l'aide de la croix (pendant quelques minutes a
lieu un dialogue, à travers la porte, entre le prêtre et le chantre). La
suite est analogue: ouverture de la roche, apparition du trésor... la
femme se sert, oublie l'enfant sur le tas d'or et ne peut le récupérer
qu’une année après. Enfin, apparition de l'ange qui tire la morale de
l'histoire: «Soovins-toi qu'lai plus groosse ricesse d'aine mère, iot
son p'tiot» (54).
L'abbé Baudiau, à l'instar de ses contemporains et confrères les abbés
Henry et Brullée et le R.P. Saudreau, déjà cités, y était pourtant allé
de son couplet celtomane à propos de la Pierre-qui-Vire: «... cet autel
solitaire, où le sacrificateur gaulois immolait, dans les dangers de la
patrie, d'aveugles et ignorantes victimes ...» (55).
Malgré cette tendance à évoquer le «passé druidique» du Morvan dès qu'il
s’agissait de mégalithes, de folklore ou de superstitions, le curé de
Dun-les-Places, qui comprenait parfaitement le patois, fut le premier à
consigner fidèlement - à une druidesse près -, avec cette tendresse
particulière qu'il portait à ses ouailles, la légende du trésor maudit.
Qu'il ne l'ait pas localisée montre que peut-être à l'époque elle ne
l'était pas: l'essentiel du message ne visait pas une pierre
particulière. Il s’agissait plutôt d'une mise en garde générale, d'un
défaut de la cuirasse humaine contre lequel on devait être prévenu, en
Morvan comme ailleurs.
La riche ornementation de ces quatre récits contraste avec le caractère
elliptique des traditions du nord de l' Yonne, mais peut-être certains
éléments recueillis au bord du Trinquelin peuvent-ils servir de clef
pour décrypter les «fragments sénonais.», d'autant que la
Pierre-qui-Vire n'est pas unique en France: celle de Bussière-Dunoise
(Creuse) se soulève également pendant la messe de minuit et laisse voir
d'immenses trésors (56).
D'abord, le thème du sabbat, que l'on retrouve à Villemanoche comme à
Theil-sur-Vanne et Vaumort, autour du «Petit doigt de Gargantua» près
d'Avallon et du «Marchais Chabot» de Champigny-sur-Yonne, ainsi qu'à
Chéu «au Sauvoy, lieudit Chaumecey» (57); la toponymie
sabbatique du nord de l' Yonne pourrait d'ailleurs faire l'objet d'une
recherche particulière.
Passons encore quelques instants en compagnie de l'abbé Baudiau. Pour le
curé de Dun-les-Places, le sabbat fait partie de l'histoire, et les
traditions qui s'y réfèrent reposent sur le souvenir d'événements très
réels et relativement récents.
«La croyance aux sabbats, où l'on dansait en rond autour du diable, qui
y apparaissait sous la forme d'un bouc et se faisait adorer, était
naguère très répandue dans le Haut-Morvan. Son origine remontait au
druidisme, qui y conserva, jusque dans ces derniers siècles, d'aveugles
sectateurs. Ceux-ci, faisant un odieux mélange des pratiques
chrétiennes et des superstitions païennes, se rendaient, de nuit et en
secret, au fond des forêts les plus sombres, les plus désertes, où
quelque vieux druide, déguisé, pendant le jour, en pâtre ou en marchand,
leur prêchait l'antique croyance de la caste et les initiait à ses
rites.
«Ces réunions impies furent désignées sous le nom de sabbat, et les
sectateurs sacrilèges sous celui de sorciers. L'imagination populaire,
qui exagère et défigure tout, tenait pour certain qu'ils s'y
transportaient par les airs, au moyen d' une graisse diabolique, dont
ils se frottaient les membres» (58). Les «sabbatins» auraient donc
constitué une véritable internationale de la «vieille religion». Cette
idée est encore partagée de nos jours par différents auteurs. Ainsi, le
celtisant Gwench'lan Le Scouëzec la défend-il avec insistance dans un
ouvrage réédité en 1996 (59).
De même, suivant les auteurs du
Guide de la France mystérieuse,
qui rappellent que les sabbats et autres pratiques de sorcellerie
furent sévèrement réprimés jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, «il est
vraisemblable que les sorciers et les sorcières ont été groupés, dans
toute l'Europe, en sectes ou en sociétés secrètes qui ont opposé au
catholicisme des initiations fondées sur des rites païens archaïques.
L'ampleur des poursuites judiciaires et policières entreprises dans
tous les pays de la chrétienté pour exterminer des milliers
d'«adorateurs du diable», l'unanimité de la jurisprudence, l'uniformité
des aveux et des confessions des accusés sont autant de faits qui
démontrent l'existence d'un vaste mouvement de croyances et de
pratiques hérétiques, principalement répandues durant les siècles qui
précédèrent et qui suivirent la Réforme» (60).
Mais la théorie selon laquelle l'«ancienne religion» aurait été
organisée par-delà les frontières et ce jusqu'à la fin du XVIIIè siècle,
n'est-elle pas, à son tour, une construction d'intellectuels sans
rapport avec la réalité?
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9 - Bref rappel
historique à propos des sabbats.
En 1861 paraissait à Vesoul une brochure de 124 pages signée Aristide
Déy «membre de plusieurs sociétés savantes», et intitulée
Histoire de la sorcellerie au Comté de Bourgogne.
Déy, aucunement influencé par la celtomanie ambiante, rappelle quelques
notions élémentaires: d'abord, dès les premiers siècles, l'Eglise a
statué sur ces réunions nombreuses de femmes où l'on se rendait la nuit,
à travers l'espace, à cheval sur un animal quelconque», sans les
qualifier de «sabbats», mais les assimilant aux mystères de Diane. Ce
sont les termes exacts employés lors du concile d’Ancyre (Asie Mineure),
en 315. De plus, les femmes en question, qualifiées de « sceleratae»,
sont en fait «daemonum illusionibus et phantasmatibus seductae» (à
savoir «séduites par les illusions et chimères des démons») et surtout,
«credunt et profitentur, se nocturnis horis cum Diana, dea paganorum,
vel cum Herodiade, et innumera multitudine mulierum, equitare super
quasdam bestias, et multarum _terrarum spatia intempestae noctis
silentio pertransire...» (elles croient et affirment que pendant les
heures nocturnes, avec Diane, déesse des païens, et même Hérodiade et
une foule innombrable de femmes, elles chevauchent des animaux et
parcourent de vastes étendues de terrain dans le silence du milieu de
la nuit ...» (61).
Les siècles passent et, l'Eglise se contentant de recommander «aux
pasteurs d'instruire et de désabuser les fidèles, et d'empêcher la
contagion de ces croyances erronées», la sorcellerie «sabbatique»
subsiste à l'état latent. Elle ne renaîtra vraiment qu'à la faveur «des
agitations religieuses qui se produisirent pendant le grand schisme
d'Occident, de 1378 à 1449 ». La sorcellerie ne prit même une
détermination fixe et une certaine uniformité qu'au moment où la
société religieuse fut mise en péril par les perturbations réformatrices
et les violentes attaques de Luther, de Calvin et de leurs disciples,
c'est-à-dire au commencement du XVIe siècle. Tant que la société
religieuse se trouva forte, en un mot, elle fut clémente; quand elle
devint faible, elle se fit rigoureuse... elle vit l'hérésie partout et
la poursuivit jusque dans la sorcellerie. C'est, du reste, sous la foi
des autorités les plus respectables que tout le monde a cru aux
sorciers» (62).
C'est là qu'est le noeud du problème, car, comme le rappelle Déy, au vu
des minutes d'innombrables procès, «les orgies du sabbat ne laissaient
aucun indice accusateur sur le sol. Nous pouvons citer cependant une
notable exception. Deux témoins entendus dans l'information poursuivie
devant la justice de Montmorot Canton de Lons-le-Saulnier), en 1607,
contre Guillemette Jobart, de Quintigny (Jura), qui a été brûlée à Dole
pour crime de sorcellerie, ont déposé avoir remarqué dans le bois de
Couvette, sur la neige, un rond où nulle empreinte de pas ne
conduisait, dans l'enceinte duquel cependant se trouvaient des vestiges
de pas nombreux d'hommes, d'enfants, d'animaux, à peine enfoncés d'un
demi-doigt dans la neige. Cette neige, où les hommes entraient jusqu'à
la ceinture, était tachée d'urine jaune, et Boguet (auteur du
Discours des sorciers)
ne doute pas que le sabbat de Quintigny , se tenoit dans ce rond ou
cerne, et que le démon y portoit par l'air ses suppots»...
Donc, en réalité, pas de preuves. Plus encore, Déy rappelle
«l'impuissance où s'est trouvée la police de cette époque de surprendre
en flagrant délit une seule des assemblées de sorciers qui se tenaient
plusieurs fois par semaine dans tant de lieux du comté de Bourgogne...
Nul même ne s'est vanté d'avoir fait le guet pour se précipiter au
milieu d'un sabbat ...» (63).
Au contraire, ce qui revient le plus régulièrement, ce sont les cas de
ce que Déy appelle les «sorciers par hallucination volontaire». On ne
compte plus les cas de prévenus des deux sexes se vantant de pouvoir se
rendre au sabbat, même détenus par l'Inquisition, pourvu qu'on leur
laisse «pratiquer l'onction», c'est-à-dire se frotter avec diverses
substances enrobées de graisse. Déy cite au nombre de ces substances le
pavot, l'aconit, la ciguë, la jusquiame et surtout le stramoine (datura
stramonium), le «véritable véhicule du sabbat. Cette plante s'est
facilement naturalisée dans toute la France; on la rencontre
fréquemment dans les décombres... Elle a reçu du reste, au baptême
populaire, le nom d'herbe aux sorciers ou de pomme du diable, longtemps
avant que la science ne s'en soit occupée» (64).
«Les criminalistes n'ignoraient pas que les sorciers se frottassent
d'une préparation particulière pour aller au sabbat. La question de
savoir si ce transport était réel ou de pure imagination a été souvent
agitée, et cependant tous ont été assez ignorants ou assez entêtés dans
leur stupide doctrine pour fermer les yeux et les oreilles à une vérité
qui eut été la manifestation des erreurs judiciaires du passé» (65).
Aristide Déy cite d'ailleurs une anecdote qui met en scène le
mathématicien et philosophe français Gassendi (1592-1655). Gassendi se
fit, grâce à son autorité, remettre un berger que des villageois
accusaient de sorcellerie et voulaient livrer à la justice. II
l'interrogea et le berger «lui répondit qu'il allait tous les jours au
sabbat à l'aide d'un baume qu'il avalait et qu'un de ses amis lui avait
donné. Il ajouta qu'il était reçu sorcier depuis trois ans, et Gassendi
lui exprima le désir d'y aller avec lui, en prenant sa part de la drogue
qui faisait faire ce merveilleux voyage, ce que le sorcier accepta avec
empressement... Le berger prit sa pilule, le philosophe escamota la
sienne, et tous deux se couchèrent comme il avait été convenu. Quelques
minutes après, le premier parut étourdi et comme en état d'ivresse, puis
il s'endormit. Gassendi ne le quitta pas un instant et l'observa avec
attention. Cet homme parla continuellement, débita mille extravagances,
conversa avec les démons, et avec ses camarades qu'il croyait sorciers
comme lui. A son réveil, il félicita Gassendi de l'honorable réception
que le bouc lui avait faite dès le premier jour. Touché de l'état de ce
malheureux, le philosophe parvint à le désabuser ...» (66).
J'ajouterai personnellement, à l'intention des personnes qui pourraient
être tentées d'essayer, ce témoignage d'une élève infirmière, Mlle
Marianne R... qui me confia en 1979: «Avec mon copain, à Tours, un jour,
on a décidé d'essayer de manger de la datura. Plus jamais je ne
recommencerai ! Toute la nuit on a été pris d'une agitation furieuse,
sautant dans tous les sens, et, au petit matin, on est allés voir la
Loire: elle avait l'aspect d'une dalle de béton...»
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10 - Les
exploits des «tempestaires».
Outre les transports chimériques, il reste un détail capital à évoquer à
propos des sabbats. Le sabbat, écrit Déy, «dirigeait la fabrication et
la dispersion de la grêle. Cette opération, une des plus importantes du
sabbat, avait lieu de la manière suivante: il y avait ordinairement de
l'eau au lieu où se tenait le sabbat. Les sorciers s'armaient de
baguettes, s'assemblaient au bord de l'eau, la battaient avec force
jusqu’à ce que des vapeurs s'en élèvent, se condensant, allassent
s'abattre en grêlons destructeurs où il plaisait aux sorciers de jeter
la désolation, et, pour mieux diriger le fléau, ils s'enveloppaient
souvent dans les nuages avec leur maître, et en surveillaient la marche
et les effets. Quand l'eau manquait au lieu du sabbat, les démons et les
sorciers pissaient dans un trou pratiqué dans la terre, battaient leur
urine avec des verges, et ce succédané n'était pas moins efficace que
l'eau claire...» (67).
Rappelons que cette croyance aux «faiseurs d'orage» a été notée en 1872
par Tavoillot à Villemanoche (voir plus haut), ce qui conforte l'idée
que la «Pierre de Minuit», avec ses cavités échelonnées et son
«chaudron» de soixante litres ait pu détenir les ingrédients essentiels
à la matérialisation, dans l'imaginaire manochon d’un scénario
sabbatique.
Et ceci, d'autant plus que, d'une façon générale, il était encore tenu
pour vrai iusqu'au milieu du XIXe siècle que l'homme pouvait, dans
certaines conditions arrêter la foudre, la grêle ou la tempête ou venir
à bout de la sécheresse. Quelques exemples icaunais suffiront: Moiset
rappelle que c'était souvent «aux cloches que l'on demandait d'écarter
la nuée pendant que le prêtre disait la Passion... «Il arrivait même
qu'en certains endroits, les habitants étaient embrigadés pour remplir
les fonctions de sonneurs pendant les orages», coutume relevée, avec
variantes, à Vézinnes, Vermenton, Guerchy, Fleury, Avrolles, Germigny
(68)...
Le chanoine Paul Mégnien cite Notre-Dame de Pont-sur-Yonne, que l'on
implorait «dans les moments de calamité. C'est ainsi que les gens de
Courlon s'y rendirent, une certaine année, pour implorer de la Vierge la
cessation d'une longue sécheresse. A leur retour une pluie abondante les
arrosa, eux et leurs champs» (69). L’instituteur de Villemanoche avait
de fortes chances d'être au courant de ce qui était tenu pour vrai dans
les communes voisines. Sans doute considérait-il cela, en son for
intérieur, comme un «parasitisme de la vraie foi»...
De même, à l'autre bout du département, Paul Mégnien évoque
Notre-Dame-du-Bon-Repos, à Marcilly-les-Avallon: «la cloche même de la
chapelle semblait recevoir de la Madone une influence particulière: plus
qu'une autre elle avait le pouvoir de dissiper les orages. Dans le temps
des grandes calamités publiques- lors de la peste, en 1636, par exemple
- dans les sécheresses et les pluies trop longues, les paroisses
voisines venaient en procession offrir des supplications à la Vierge de
Marcilly… » (70)
Ainsi peut-on déceler deux faces, l'une sombre et l'autre claire, dans
les rapports mystérieux qu'entretiennent les hommes et les éléments.
D'une part, sous l’influence de certaines substances ou simplement de
certaines personnes, à certains moments, en certains lieux, l'esprit
humain peut-il basculer dans les régions maudites, et, parallèlement,
les situations dramatiques peuvent-elles l'amener à implorer, par
l'intermédiaire de la religion officielle, les forces de la nature, hors
de toute rationalité.
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