PIERRES ANIMEES, TRESORS MYTHIQUES
Le territoire français est parsemé de pierres qui tournent, vont boire, s'écartent à certains moments de l'année pour dévoiler des trésors ou l'entrée d'un monde souterrain, demeure d'êtres fantastiques.
Dans une première catégorie, celle des roches naturelles, Paul Sébillot a cité, sans prétendre être exhaustif, ce genre de «pierres de rêve» aussi bien en Haute-Saône, dans la Manche, dans les Ardennes, en Creuse, en Corrèze, dans l'Ain, en Gironde, en Vendée, dans le Tarn, la Haute-Garonne, en pays de Loire, en Bretagne, dans les Vosges... mais aussi en Suisse et en Belgique(1).
Encore plus impressionnante est la liste des dolmens et menhirs animés et roches branlantes citée par le même Sébillot dans le volume consacré aux monuments(2).
L'Yonne n'est pas en reste et on rencontre dans nos campagnes, encore bien plantées ou seulement à l'état de souvenir, toute une série de pierres animées. Du nord au sud, voici celles qu'il m'a été donné d'inventorier. La liste n'est pas close. A chaque pierre reste attaché au moins un soupçon de légende, parfois beaucoup plus. D'autre part, ces mégalithes ont une singulière tendance à jouer à «va voir là-bas si j'y suis», ou à «c'est pas moi, c'est l'autre...»
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1 - Villemanoche: la Géante qui va boire.
«Ma mère, ajouta M. Rouif, raconte que la «Roche Branlante» va boire un coup dans l'Yonne une fois par an, pendant la messe de minuit... en passant par la ruelle Guichard!» (Mme Rouif est née en 1907).
Face au débouché de la ruelle, rue de Paris, une autre maison. Le passage est donc bouché: c'était déjà le cas sur le cadastre de 1812. Par où la géante rejoignait-elle l'Yonne ? Peut-être, n'en étant plus à un exploit près, sautait-elle par dessus les toits ? L'histoire ne le dit pas... L'instituteur J.A. Tavoillot écrivait même à propos de la Roche Branlante(4): «Autrefois, dit-on, on pouvait facilement la mettre en mouvement. Cela n'est pas croyable. Il est vrai que cette roche, dans sa partie hors sol, pèse déjà au moins 300 tonnes... (Les anciens, de façon générale, énonçaient les prodiges de la Roche Branlante comme des faits authentiques, à l'indignation de ceux qu'Antoine de Saint-Exupéry eût appelés les «grandes personnes»). Mais quel rapport entre la nuit de Noël et cette soudaine activité, d'essence païenne, voire animiste, d'une roche que ne surmonte même pas une croix ? Ce n'est pas pour se faire baptiser qu'elle va vers l'eau et l'Yonne n'est pas le Jourdain... Le message comprend en fait deux éléments: la nuit de Noël, avec son moment fort, la Messe de Minuit, qui commence traditionnellement le douzième coup sonné, et l'éveil de la Roche qui, dans ce cas précis, va «boire à l'Yonne» à deux bons kilomètres... Pour faire bonne mesure, elle évite soigneusement de longer l'église où les fidèles sont censés être en prière et emprunte sans problème apparent un passage trois fois trop étroit pour elle. Pas question de s'absenter du Saint Office pour voir cela, d'autant plus, comme fit remarquer un petit enfant à qui je racontais cette histoire, que l'on risquait fort de se faire écraser ! L'enfant aurait-il spontanément trouvé, sous la légende, le message crypté ? Nous verrons un peu plus loin, en d'autres parages, un avertissement beaucoup plus clair. Notons seulement que cette fameuse nuit, qui suit de peu le solstice d'hiver -mort et renaissance de la lumière- est aussi celle où les animaux parlent! G. Bidault de l'Isle note ainsi (5) : «On raconte en Franche-Comté et en Suisse romande qu'un paysan sceptique voulut s'en assurer et pour ce faire n'assista pas à la messe de minuit et se cacha dans l'étable. A l'heure dite, il entendit entre ses boeufs la conversation suivante: «Dis donc, Rousset, nous aurons un rude travail cette semaine! - Comment çà, Rosier, tout notre labeur est pourtant achevé? - Oui, mais nous serons obligés de conduire le cercueil de notre maître qui doit mourir dans trois jours...» On ne dit pas ce qu'en pensa le paysan, ni si le pronostic fut confirmé, mais cette histoire suffit à détourner les gens curieux de la région de répéter l'expérience pour leur compte.» Bidault de l'Isle ajoute: «Cette croyance en la faculté qu'ont les animaux de parler lors de l'Élévation pendant la messe de minuit est très répandue aussi en Bourgogne, notamment dans l'Yonne. Elle était autrefois très affirmée. Dans l'Auxerrois, le Morvan, l'Avallonnais, nul n'en doutait. Mais personne n'osait s'en assurer, de peur d'apprendre, comme le paysan sceptique ci-dessus, un fâcheux pronostic. A Fulvy, le bétail frappait du pied et à Viviers il fléchissait un genou au moment même où il allait pouvoir parler... Aussi, lorsque le maître apparaissait portant la nourriture de minuit, s'efforçait-il de ne pas demeurer dans l'étable aussitôt la provende déposée au râtelier.»
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Le dernier mot reviendra au cadastre napoléonien (1812): la pierre présentée par M. Rouif est bien au centre de la section dite de la «Roche Branlante», alors que le climat dit de la «Pierre de Minuit», dans la section portant ce dernier nom, se trouve 1 km plus au sud-ouest... La «Pierre de Minuit» est citée par Tavoillot avec le commentaire suivant «C'est autour de cette pierre, dit la légende, que se tenait le sabbat. Plusieurs vieilles gens en parlent encore avec une terreur superstitieuse.» L'instituteur indique un peu plus loin qu'elle a été «cassée»8. Tavoillot rappelle le contexte de l'époque et prend nettement parti, choisissant l'explication moralisante: «Peut-être, est-ce ici le lieu de constater que la croyance aux sorciers est encore plus commune dans nos villages qu'on ne le croit généralement ou qu'on ne veut l'avouer. Je l'ai retrouvée plus ou moins vivace dans les sept localités (NB : entre autres, Sauvigny-le-Beuréal) que j'ai habitées, aux deux extrémités du département. Ici elle va diminuant, sans doute elle disparaîtra. Eh bien, plusieurs vieillards affirment, malgré tout ce qu'on peut leur dire contre l'absurdité d'une telle croyance, parasitisme de la vraie foi, qu'ils ont été victimes de sortilèges. D'autres assurent avec une crédulité aussi grande qu'elle est naïve que la direction des orages est due à tel individu qui a «pouvoir sur les orages», etc... «On remplirait des pages à raconter toutes les aberrations intellectuelles auxquelles se laissent encore aller quelques-uns de nos villageois, vrai fétichisme qui s'en va disparaissant avec (nos) vieux mots, dernières traces du langage gaëlique, nos vieux chênes, nos landes et nos vieux autels du druidisme, autour desquels, dans leur impuissance matérielle les malheureux serfs du Moyen-Age appelaient à leur aide contre l'oppression des plus forts toutes 1es puissances occultes. «Nous étions, ici, bien partagés; voici la liste de plusieurs pierres, près desquelles se tenaient des réunions nocturnes, et où l' «on voit encore» [suit une liste de 18 roches, dont la «Pierre de Minuit» avec la mention «cassée» ...]» (9). Il est d'ailleurs surprenant que, sur ce lieudit où Tavoillot nous dit que la pierre de légende a été cassée, on peut voir un grès en forme de reptile géant, tête dressée, qu'en des temps lointains des hommes ont pourvu d'un collier marqué par piquetage, et présentant derrière sa nuque une vaste cavité en forme de chaudron retenant plus de 60 litres d'eau. Au bord du chaudron, une cuvette de polissage... plutôt dépolie (10). L' «être de pierre» regarde vers l' Yonne. Va-t-il s'élancer pour aller boire ? Tout le long du «dos», des bassins peu profonds et reliés entre eux retiennent l'eau de pluie qui s'écoule en cascade au pied d'une singulière excroissance de la roche évoquant un petit fantôme... Quelques jeunes de Villemanoche, montrant à nouveau une compréhension instinctive de l'enfance pour le légendaire et le symbole, ont surnommé cette pierre «le serpent». Aujourd'hui, ce «serpent» a regagné de façon quasiment officielle son titre de «Pierre de Minuit». Ainsi renaît la légende, création continue des hommes. Pour ne rien simplifier, une «Pierre à Minuit» existait également à Pont-sur-Yonne, au lieudit «La Tremblière», à 500 m à l'est du hameau de Miremy. Selon l'abbé Pierre-Valentin Horson, elle «a été détruite en 1868. Elle était d'une grosseur énorme et appuyée sur trois autres enfoncées en terre.» (11). Malheureusement, dans ce dernier cas, tout semble avoir disparu: la pierre, et la légende... Il est possible que les informateurs de l'instituteur Tavoillot lui aient signalé la destruction de la pierre de la Tremblière; peut-être était-ce un moyen de garder secrète l'existence de l'autre, celle de Villemanoche... ou d'affirmer sa disparition pour exorciser la crainte qu'elle inspirait encore ? Sur les rapports qu'entretenaient les Manochons avec les sorciers nous disposons d'un document du XVIIe siècle (12), analysé par Jean Coudray sous le titre «Une affaire de magie à Villemanoche» (13). Jean Coudray raconte comment, au matin du ler mai 1649 (au lendemain de la fameuse nuit de Walpurgis, la nuit du 30 avril, qui voit les démons lâchés sur la terre...) le curé de Villemanoche, François le Sire, accepta de laisser dire la messe matinale par un pauvre hère se disant «desservant et organiste de Brie-Comte-Robert». «Les paroissiens rassemblés dans la nef, surpris de ne pas voir officier leur prêtre, intrigués par la mise douteuse de l'inconnu qu'ils voyaient à l'autel et qui n'avait ni bréviaire, ni chapelet, ni robe, commençaient à chuchoter. Qui était cet homme ? D'où venait-il ? Une certaine appréhension s'était déjà répandue dans l’assistance lorsque, vers la fin de l'office, on vit soudain un crapaud sortir de la poche de l'inconnu et se hâter vers le choeur. Scandale. L'émotion est à son comble. L'office se termine pourtant, dans la crainte, mais, la messe dite, cet homme étrange est appréhendé par une foule hostile qui l'entoure et le malmène, criant à la magie. On le fouille et on découvre sur lui un autre crapaud et un lézard «ou autre animal mort». Les esprits s'échauffent de plus en plus. Convaincus qu'ils ont affaire à un sorcier, les paroissiens scandalisés l'emprisonnent et ne ménagent plus à leur curé de véhémentes remontrances.»... Le «pauvre diable», qui avait réellement «souvent célébré», fut conduit à l'Officialité, plusieurs fois interrogé, sans doute reconnu simple d'esprit et relâché. Quant au curé Le Sire, pour avoir imprudemment fait confiance à un inconnu, il s’en tira avec une aumône de soixante sous envers l'église de Villemanoche... Notons dans cette anecdote deux points saillants: pas de sorcellerie à l'église, et « haro sur le sorcier». L'église, même si c'est un lieu investi d'une force magique, est véritablement un sanctuaire où certaines lois doivent être respectées. De plus, la franche hostilité des campagnards envers les personnes soupçonnées de sorcellerie semble une constante des temps modernes: il est vraisemblable que bien des victimes des tribunaux de l'Inquisition y aient été traînées par leurs propres concitoyens. Il arrivait parfois même que les tribunaux interviennent pour calmer la fureur populaire. Claude Hohl en donne un exemple (14). La décision citée ci-après émane de Pierre Boucher, auxiliaire local du chapitre de Sens, appelé l'an 1461 à juger d'une affaire de «vauderie»: «Savoir faisons qu'il est venu à notre cognoissance que plusieurs des habitants d'icelle ville de Saint-Aubin-Châteauneuf à l'occasion de la commune renommée des Vauldoix qui est audit lieu plusieurs habitants ont publié et de jour en jour publient et manifestent que aucun desdits habitants d'icelle ville sont Vaudoix combien que ayons ésté informé du contraire pource il est que nous informez desdits cas nous avons deffendu et deffendons à tous indistinctement qu'ils ne molestent ou travaillent aucun dedits cas et les injurient ou facent injurier en aucune manière touchant ledit cas à peine de l'amande». A cette époque, rappelle Claude Hohl, trois siècles après la naissance de l'hérésie vaudoise, restée d'ailleurs cantonnée dans les Alpes du Sud, le Piémont et la Suisse méridionale, l'usage était répandu «d'appeler les sorciers des Vaudois et les sabbats obscènes auxquels ils se livraient des vauderies, le terme désignant à la fois les assemblées et les vices qui s'y donnaient libre cours» (15). «On doit donc penser... que les «Vaudois» de Saint-Aubin-Châteauneuf, dont la présence indisposait gravement les autres habitants de ce village, étaient des paysans poussés aux pratiques démoniaques par la malignité et la superstition, convaincus eux-mêmes, comme l'ensemble de leurs contemporains, d'être les héritiers des anciens Vaudois ...» (16).
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3 - Rotations, odeurs d'huile et traces de pieds. Dès que l'on quitte Villemanoche, la mémoire se fait plus hésitante. Plusieurs pierres tournaient, d'un côté de l'Yonne comme de l'autre, mais le souvenir en est controversé, quand il n'a pas disparu. A Champigny-sur-Yonne, en haut de la «Vallée des Moulins», le «Chemin de la Procession», venant du village, faisait un brusque coude vers le sud-est. en un point où le cadastre de 1812 indiquait le climat de la «Pierre qui tourne». De ce point, dans la direction opposée, vers le nord-ouest, se dirige vers Chaumont le «Chemin de la Pierre qui Tourne» (la partie inférieure du chemin de la Procession a disparu, absorbée par les cultures). La pierre devait se trouver sur le coude, non loin de l'aqueduc de la Vanne, à 100 m au nord-ouest de la cote 103.2. Plus rien n'indique qu'il y ait eu quoi que ce soit à cet endroit. Tout au plus pouvait-on voir sur la carte IGN au 1/25000 de 1981 une petite tache verte, indiquant un bosquet d'une dizaine d'ares. En 1855 et 1856, l'abbé Prunier, sur ses deux fiches consacrées à Champigny, écrivit successivement sous la mention «La Pierre qui Tourne»: -n'existe plus», «sans renseignements» et «on tournait autour», en précisant tenir cela de l'instituteur du village (17). Pour M. Marcel Courtial, maire adjoint de Champigny, la pierre a dû être cassée lors de la construction de l'aqueduc, vers 1865. Ce n'est pas l'avis de M. Daniel Picot, de Chaumont, né en 1919, pour qui elle a subsisté jusqu'au remembrement de 1956: «J'ai idée de l'avoir vue: c’était un sablon de forme ronde, pas très haut: on disait qu'elle tournait. Elle a dû être enlevée au bulldozer.» M. Marcel Courtial, contacté au téléphone, conteste la version de M. Picot et affirme ne rien avoir vu en cet endroit. Peut-être pourrait-on contacter la personne qui exploitait la parcelle en 1956?... Dans un cas comme dans l'autre, ne reste de la Pierre que le toponyme, et à peine l'ombre d'une légende. Comme l'écrivait Charles Moiset: «Hâtez-vous; les heures sont comptées. Encore un peu, traces et souvenirs de la vie de nos pères seront allés rejoindre les neiges d'antan (18)». Il arrive par bonheur qu'une trace existe sur le papier: le monument, même cassé, survit ainsi durablement aux injures du temps. A la limite de Sôgnes et Grange-le-Bocage, à l'est de la route D 939, dans un vallon enclavé entre deux bois, se trouvait une roche ovale, posée debout, de 2,20 m de hauteur. On l'appelait la «Pierre qui Tourne» ou la «Pierre aux Prieux». François Lallier, un des premiers présidents de la Société Archéologique de Sens, la dessina vers 1845 de face et de profil (19). Sur le dessin des faces nord et sud on voit une roche en forme de raquette, présentant un étranglement vers sa base. Le profil ouest, lui, est plat et étroit: il s'agit vraisemblablement d'une dalle posée debout. Joseph Perrin écrivit en 1915 qu'elle avait été détruite une vingtaine d'années auparavant (20). Remarquons ici le terme de «prieux» qui évoque les processions et nous renvoie au «chemin de la Procession» de Champigny. La pierre tournait-elle ? L'abbé Prunier a noté seulement ceci: «Curieux dicton: Va voir sentir la pierre aux Prieux, il paraît qu'elle sent l'huile» (21). La fantasmagorie laisse ici place à la farce: celui qui flairait la paroi de trop près pour vérifier devait recevoir une bonne tape derrière la tête. La même plaisanterie était d'ailleurs pratiquée à la «Pierre Sonnante» de Champigny-surYonne. dont on disait qu'en y appliquant l'oreille on pouvait «entendre les cloches de la Cathédrale de Sens» (rapporté par Jean-Yves Prampart), et qui, elle aussi «sent l'huile» (témoignage de M. Marcel Courtial, de Champigny)...
De façon tout à fait inattendue, le 18 avril 1998, lors d'un repas organisé à Coulours par Louisette Frottier, Monsieur Jean Lemaire, de Rigny-le-Ferron, m'a posé la question suivante : «Connaissez-vous la Pierre Qui Sent l'Huile ?» J'en avais plusieurs à lui proposer de cette espèce, lorsque mon interlocuteur s'empressa de préciser : «Quand j'étais gamin, on montait depuis Villeneuve-sur-Yonne jusqu'à la ferme du Champ-du-Guet et mon père nous disait: «On va voir la Pierre Qui Sent l'Huile !» C était cet énorme bloc qui se trouve à droite du chemin en montant. A l'époque, il était dans les ronces et on ne pouvait pas vérifier s'il sentait l'huile... au risque de se faire écraser le nez ! C'était mon oncle Adrien Laforgue, du Champ-du-Guet, décédé en 1944 qui l'appelait ainsi...» Les Villeneuviens reconnaîtront ici la «Grosse Pierre», poudingue de 3,50 m x 2.50 m, d'une hauteur de 1,80 m, visible au bord du chemin du même nom, à exactement 200 m au sud de l'ancienne chapelle Saint-Martin. A propos, pourquoi ces pierres sentent-elles l'huile ? Et la «Pierre au Gras», de Fleurigny, détruite vers 1830, que sentait-elle donc ? N'y aurait-il pas un rapport avec ce qu'écrivait Fernand Nie1 (22): «Dans le Quercy, on avait coutume, certains jours de l'année, de verser de l'huile sur des menhirs et de les couvrir de fleurs. Cela avait lieu encore au commencement du XVIIIe siècle, et un évêque de Cahors fit abattre ces menhirs.»
Quelqu'un a soigneusement gravé sur la face sud de la pierre la date de 1920. Ne serait-ce pas la véritable «Pierre qui Tourne», et le grès détruit en 1865 ne serait-il pas l'un des nombreux blocs cyclopéens qui parsèment le coteau de Saint-Martin ? A l'appui de cette thèse, une lettre de Joseph Perrin à Armand Lapôtre, datée du 6 octobre 1930 (24): «Pour mon compte, je suis obligé de garder la chambre en ce moment. Etant allé vendredi dernier reconnaître et photographier, près de Saint-Martin-sur-Oreuse, un mégalithe légendaire dit «la Pierre Covêclée, la Pierre qui Tourne», j'ai dû revenir rapidement chez moi pour me mettre au lit, en proie à un malaise extrême. La fièvre s'est déclarée. C’est je crois, un petit accès de grippe produit par le changement de saison...».Quelle roche Perrin a-t-il photographiée ? J'ai interrogé M. Jacques Perrin, neveu de Joseph, qui n'a pas trouvé la photo en question. Par ailleurs, le climat dit .Pierre Covêclée» se trouve de l'autre côté du vallon, deux cents mètres plus à l'ouest, et une roche de ce nom figure sur une carte postale ancienne: elle ne ressemble guère à la roche marquée «1920». Reste la tradition: la fameuse pierre tournait une fois par siècle, mais quand ? Qu'une pierre tourne chaque midi, ou même seulement une fois par an, passe encore: il reste possible de tenter de vérifier, même si c'est réputé dangereux. Mais une fois par siècle, allez savoir !
Et surtout, qu'est-ce que cette empreinte de pied ?... La réponse semble à jamais perdue. Deux autres roches à cuvettes pédiformes sont connues dans l'Yonne : le Pas-Dieu» de Sôgnes, avec l'empreinte de l'Enfant Jésus, et le Rocher Sainte-Catherine à Sainte-Magnance, avec les pieds de la sainte. Aux confins de la Seine-et-Marne et de l'Yonne, à Chevry-en-Sereine, on connaît également le «Pied de femme», qui associe empreinte de pied et roche à glissade. A Nanteau-sur-Essonne (Seine et Marne), sur la pierre dite «Pas de Sainte-Anne» on voit deux empreintes en creux, de pas humains. L'un de grandeur naturelle à bout effilé serait l'empreinte du pas de Sainte-Anne. L'autre, plus petit, serait l'empreinte du pas de la Vierge encore enfant... Des processions avaient lieu jadis en ce point ... D'après les croyances populaires, les jeunes gens, pour se marier dans l'année, montaient sur cette pierre et mettaient les pieds dans les deux empreintes à la fois» (25). On connaît un cas similaire en Provence. Au village de Fours (Alpes de HauteProvence), au sortir de l'église, un parent de la mariée la conduisait «vers une pointe de rocher qui s'élève au milieu d'une petite place, non loin de la paroisse, et qu'on appelle la «pierre des épousées». Il l'y assied lui-même, en ayant soin de lui faire placer un pied dans un petit creux de la pierre. Là, elle reçoit les embrassements de toute la noce ...» (26).
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Or j'ai appris incidemment il y a quelques années, lors d'une conversation téléphonique que le «Château Gourgaut», s'il ne tournait pas, passait pour s'enfoncer de temps à autre dans le sol (tradition recueillie par M. Jean-Pierre Berthaud). Peut-être est-ce la raison pour laquelle, au cours d'une randonnée qui conduisit un groupe vers ce site le 23 novembre 1997, M. Esteveny, de Cerisiers, me confia qu'il voyait enfin de ses yeux la «Roche du Sabbat» après l'avoir cherchée en vain, il y a 35 an,... avec les gendarmes !
C'est grâce d'ailleurs à M. Georges Milat que j'ai pu la découvrir, un jour de décembre 1990. La «Pierre au Chat» ne mesure guère qu'un mètre dix de hauteur et, couverte de mousse, se confond facilement avec le tronc des chênes avoisinants...
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5 - Offrandes à l'aube dans l'Aillantais.
«La légende prétend que, pendant l' Evangile de la messe de Pâques et de celle de minuit, à Noël, on trouve sur cette pierre un gâteau, une bouteille de vin et un plateau d'argent destiné à recevoir les offrandes» (30). L'équivalent est relevé par Sébillot dans la Nièvre: «Jadis, quand sonnaient les coups de midi et de minuit, il apparaissait un pain et une bouteille sur le rocher d'Armayon (en fait «Remoillon»), commune de Châtin, dans le Morvan; mais ils disparaissaient au douzième coup» (31). A propos de la même commune de Châtin, le curé de Dun-les-Places, J.F. Baudiau (32), écrivait : «Remoillon... est célèbre par sa pierre druidique, vénérée des villageois d'alentour. Chaque jour, dit-on, elle tourne trois fois sur sa base, à l'heure de midi. Croyez-le, cher lecteur, mais n'y allez pas voir: car, jamais oeil curieux ou indiscret ne sera témoin de cette merveilleuse rotation.» La pierre de Remoillon semble donc la «pierre-soeur» de la Pierre Fitte d'Aillant, mais une soeur morvandelle nettement plus turbulente que l'icaunaise, qui ne s'ébranle qu'une fois l'an. Notons au passage que si au pied de ces pierres apparaissaient mystérieusement des offrandes en des moments cruciaux, ce genre de phénomènes se produisaient plutôt auprès de certaines fontaines, voire de certains puits, et n'avaient plus rien là de surnaturel: Sébillot rapporte dans diverses régions de France des coutumes consistant à offrir différentes denrées aux fontaines: des oeufs, des morceaux de pain, des gâteaux, des fruits. Le but était d'obtenir certaines grâces: guérison, mariage, fécondité (33). Peut-être est-il arrivé qu'un promeneur matinal surprît une de ces observances secrètes auprès de la Grande Borne ou de la Pierre Fitte d' Aillant, voire de la pierre de Remoillon ? La parenté entre les pierres et les sources est une expression de ce que Mircéa Eliade a appelé le mythe de la «Terre-Mère». Dans «Mythes, rêves et mystères» (34), il note: «Jusque chez les Européens de nos jours survit le sentiment obscur d'une solidarité mystique avec la Terre natale. Il ne s'agit pas d'un sentiment profane d'amour de la patrie ou de la province... II y a bien autre chose: l'expérience mystique de l' autochtonie, le sentiment profond qu'on a émergé du sol, qu'on a été enfanté par la Terre, de la même façon que la terre a donné naissance, avec une fécondité intarissable, à des rochers, des rivières, des arbres, des fleurs... D'innombrables croyances nous enseignent que les femmes deviennent enceintes lorsqu'elles approchent de certains endroits: rochers, cavernes, arbres, rivières...» Autour d'Aillant, la rareté des sources a peut-être conduit les femmes en mal d'enfant à se tourner vers les pierres...
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Treigny se trouve au sud de St-Sauveur-en-Puisaye, aux confins de la Nièvre, non loin des sources de la Vrille. A un kilomètre au nord du village, en lisière des bois, le hameau des Midis. Plusieurs auteurs rapportent la tradition de la «Pierre à Midi», à Treigny. Charles Moiset écrit «qu'à l'heure de midi elle tournait sur elle-même. Pour comble de merveille, ce mouvement de rotation n'était perceptible que lorsque l'on était à jeun et que l'on avait la conscience absolument nette» (35). Le chanoine Pierre-Georges Grossier, qui passa son enfance chez ses grands-parents, aux Midis, recueillit en 1890 ce témoignage: «Regarde, dit le père Fournerat, ces pierres de fer, qui soutiennent le sol en pente de l'ancien jardin de ton grand-père. Avant d'être brisées, elles formaient un entassement, dans un endroit proche de la route actuelle. La plus grosse de ces pierres était posée sur une autre enfoncée profondément dans le sol et qui avait à son sommet une sorte de pivot. On raconte que la pierre du sommet bougeait et faisait trois tours à midi ! Mais il fallait être là juste à l'heure, et le phénomène ne se passait qu'au chaud soleil d'été ! C'était en somme une sorte de Pierre qui Vire... comme il y en a en Morvan, en Bretagne et en Irlande...» (36) On connaît une autre roche qui passe pour s'animer à midi: la «Pierre qui Tourne » de Châtel-Censoir, «de 8 m de haut sur 3 de large au sommet, qui tourne également à midi. On ne dit pas qu'il faille avoir la conscience pure pour la voir s’agiter, et cependant personne n'affirme avoir jamais été témoin de ses mouvements.
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Les informations manquent enfin sur trois pierres nommées. D'abord, la «Roche qui danse» de Monéteau, bloc ferrugineux «rampant» du bois de Montaigu, dont la tradition rapporte seulement qu'on aurait fouillé au pied au début du XIXe siècle. La pierre mesure 1,50 m de long pour 70 cm de hauteur et présente une sorte de bosse arrondie. Elle a parfois été prise pour un menhir,ses dimensions ayant été inversées dans le texte de Philippe Salmon. Avec sa couleur brun chocolat, la mousse vert tendre qui recouvre sa «bosse», la «Roche qui Danse» évoque plutôt une bête marine surgissant des eaux qu'un monument dressé de main humaine. Elle a peut-être attiré l'attention du fait qu'elle est pratiquement la seule roches sur plusieurs hectares de bois. Ensuite, «La Pierre qui chante», en limite de Voutenay et Saint Moré est vraiment un menhir. Mais quand, comment et pourquoi chante-t-elle, mystère ! Quant à la « Pierre qui Tourne» de Sementron, ce n'est, d'après M. Mothu (38), plus qu'un lieudit pourrait faire croire qu'une pierre druidique existait à cet endroit».
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8 - Saint-Léger-Vauban: l'Apocalypse du Pauvre.
«Il y a dix-huit siècles, lorsque la main divine de Jésus-Christ n'avait pas encore fixé au ciel du monde le soleil de l'Evangile, qui devait dissiper la nuit du paganisme, et détruire les horreurs de son culte, ce lieu était consacré à l'idolâtrie. Autour de ce dolmen se rassemblaient les peuplades nombreuses des Gaulois; ils venaient offrir leurs hommages, adresser leurs prières à leurs divinités, et assister aux sacrifices qui se faisaient en leur honneur. Là, sur cette pierre, coulait le sang des animaux et quelquefois un sang plus noble, le sang royal de la création, le sang de l’homme. Là, au sein de cette forêt, habitaient les prêtres païens, c'étaient les Druides». Dans le chapitre V de son ouvrage consacré aux monuments, Paul Sébillot a montré que l'association entre dolmens, gaulois et sacrifices humains avait toutes les caractéristiques d'une légende moderne, forgée par quelques érudits vers 1780 et largement répandue par ceux que l'on a appelés par la suite les «celtomanes». Malgré les nettes réfutations apportées par Cambry et Legrand d'Haussy dès 1800, puis par Prosper Mérimée en 1840, on pouvait lire en 1876 dans le Dictionnaire Breton-Français de Troude, V° Dolmen: «Ils [Les Gaulois] y faisaient des sacrifices humains ou autres, ainsi que semblent l'attester les petites haches et les coins trouvés sous ces monuments, ainsi que les rigoles tracées sur les pierres pour l'écoulement du sang ... ». (40) Le R.P. Saudreau, en 1853, était manifestement encore sous l'influence celtomane. On peut difficilement lui jeter la pierre quand on pense à quel point cette légende des sacrifices humains sur les dolmens est encore vivace chez certains de nos contemporains de la fin du XXe siècle... En 1870, Victor Petit, à qui on ne la faisait pas, ouvre une première brèche dans le mur de désinformation qui entoure la Pierre-qui-Vire. D'abord, il relève deux éléments-clefs de l'authentique légende morvandelle: «L'une des légendes relatives à la Pierre-qui-Vire est celle-ci: la pierre virait (tournait) toutes les fois que minuit sonnait au clocher de Vaumarin. Or, à Vaumarin, hameau d'une vingtaine d'habitants, il n'y eut jamais ni église ni chapelle. Ces sortes de jeux de mots sont très nombreux en Morvan et on doit s'en défier sans cesse. Les villageois du Morvan n'ont pas de plus grand plaisir que de se «gausser des messieurs de la ville». Il ne nous semble pas possible que ce bloc ait jamais pu être tourné ou ébranlé par la main des hommes.» Quant à l'explication celtomane, elle ne convainc pas plus Victor Petit qui rejette en bloc les trous creusés «pour recevoir le sang des victimes», les rassemblements de Gaulois, les sacrifices, et ajoute même que la Pierrequi-Vire «n'offre rien de plus remarquable que d'autres pierres agglomérées sur le sommet d'une petite butte qui domine le petit hameau des Barraques, près de la lisière de la forêt de Saint-Léger ... » (41). Même traitement pour la «Roche des Fées» de Quarré-les-Tombes, «massif rocheux de granit à gros grain, fort curieux à étudier pour la juxtaposition et la superposition des différents blocs qui le composent. On peut facilement parvenir sur le sommet de ce groupe dans lequel l'imagination populaire locale voit ou croit voir une foule de choses, notamment la table où on égorgeait les victimes, le fauteuil du juge et surtout les rigoles par lesquelles coulait le sang des victimes. Des villageois raconteront sérieusement tous les détails des sacrifices humains pratiqués par «les prêtres de l'ancien temps». Tous ces récits fantastiques se répètent avec une ténacité singulière. Nulle réfutation n'a chance d'être écoutée et encore moins d'être accueillie comme vraie» (42) La «ténacité singulière» remarquée par Victor Petit n'aurait-elle pas été nourrie des explications distillées par le curé-doyen de Quarré-les-Tombes, l'abbé Henry, qui était présent en 1850 lors de l'installation du Père Muard et écrivait en 1875 : «La Pierre-qui-Vire: roche aplatie et à peu près ronde, qui a plus de 12 m de circonférence... Elle a évidemment servi à faire des sacrifices, car en déblayant le terrain qui l'entoure, on trouva, en 1853, un fragment de coquille marine» (43). L'abbé Henry ne rapporte pas ici une légende, mais contribue à en asseoir une autre. Pourtant le curé-doyen est au courant du fait que «cette pierre tourne toutes les fois que midi sonne à Vaumarin, hameau de six feux, le plus rapproché de la Pierre-qui-Vire, et qui n'a jamais eu d'horloge...» La thèse de la rotation resurgit, mieux étayée, dans la petite brochure intitulée «Une excursion dans le Morvand en 1872», par A L. Morlon (44). «Voici la Pierrequi-Vire; et tout d'abord, vire-t-elle ? Non. A-t-elle jamais viré ? Je ne le crois pas, puisqu'elle est en équilibre sur deux points. Cependant, cette légende se raconte: quand, à midi, le soleil dardait ses rayons sur le dolmen et que l'Angélus sonnait à Vaumarin, la pierre virait trois fois. Le Père Isidore nous donne une explication aussi simple que juste; si la pierre, dit-il, ne tournait pas sur elle-même, elle oscillait facilement de bas en haut, et il se souvient de lui avoir imprimé avec une seule main un mouvement vertical d'une dizaine de centimètres. Nous regrettons de ne pouvoir en faire autant; la partie jadis branlante a été maçonnée en dessous. Le monument se compose d'une grosse pierre posée sur un rocher; elle a trois mètres de long, deux de large et un mètre d'épaisseur environ. Au dessus les religieux ont placé depuis le 27 septembre 1853 une sainte Vierge de grande dimension.» A.L. Morlon réfute ensuite l'origine artificielle du mégalithe, qui pour lui n'est que le résultat d'un phénomène classique d'érosion. Mais il ne peut renoncer à évoquer nos glorieux ancêtres: «Ici, nous le croyons, se tint une assemblée de Gaulois; on évoqua Hésus ou Teutatès, et les druides, par leur éloquence, enflammèrent le courage des guerriers éduens et leur inspirèrent le goût des combats...» L'abbé Poulaine, dans son Guide du touriste dans l'Avallonnais (45), a simplement passé sous silence l'aspect légendaire du site, se contentant d'affirmer son origine naturelle. Retour en scène des druides en 1933, dans le Guide du Morvan, publié par le Comité de Propagande Touristique du Morvan, sous le titre «La Pierre-qui-Vire»: «Remarquable chemin de croix taillé dans le roc : autel celtique supportant une statue de la Vierge»... et à propos des rochers légendaires d'Uchon: «...qui furent utilisés soit comme tombeaux, soit comme autels, par les Druides»... Les versions de la légende notées par ces auteurs font pâle figure en regard de celles qu'ont rapportées, chacun de son côté, Jean Puissant (46), G. Bidault de l'Isle (47) et A. Guillaume (48). Les deux premiers textes diffèrent par quelques points, mais l'essentiel est préservé. D'une part, plus question de druides, de gaulois ou de sacrifices sanglants. Le Morvan semble avoir chassé ces fantômes tardifs du Siècle des Lumières et «récupéré ses chaussures». Bidault de l'Isle écrit avoir entendu personnellement cette légende d'un vieux paysan morvandiau, au cours d'une veillée, à St Germain des Champs, à la fin du XIXe Siècle. Or donc, en ce temps-là, chaque nuit de Noël, les fées venaient «...danser en rondes infernales autour de la pierre au-dessus de laquelle trônait le démon lui-même.» Dans l'intervalle des douze coups de minuit sonnant à la chapelle de Vau-Marin, la roche tournait sur elle-même, découvrant une crypte regorgeant de fabuleux trésors. On disait qu'il était possible, durant ce bref laps de temps, d'y puiser à pleines mains.
Un an après, une année passée en remords et ferventes prières, la malheureuse épouse revient à la pierre, qui s'ouvre à nouveau, découvrant le bébé en train de se réveiller. Alors qu'elle va s'en saisir, un ange apparaît et lui fait un petit sermon dont la conclusion est: «Sache désormais te défendre des tentations que le Diable sème sur la route des âmes pour les mieux entraîner à leur perte!» Puis l'être de lumière interdit, d'un geste de son épée, à la pierre de virer désormais, dérobant à jamais ses trésors aux yeux des hommes. Il trace une croix sur le bloc et disparaît. : la terre tremble alors, secouant les chaumières, faisant déborder le Trinquelin, et le plus étonnant de l'histoire, la chapelle de Vaumarin disparaît sans laisser de trace ! «C'est depuis ce temps là, conclut le conteur, qu'il n'y a plus jamais eu de sabbat dans le voisinage de la Pierre-qui-Vire» (49). Et de préciser que ce n'est que « bien plus tard» que les moines construisirent là une abbaye et installèrent la grande statue de la vierge à l'enfant sur le «dolmen». Le texte de Jean Puissant, publié deux ans avant celui de Bidault de l'Isle, comporte quelques éléments supplémentaires. Tout d'abord, le fait que la pierre, avant d'être cimentée, «bougeait au moindre choc». C'est bien ce que racontait le Père Isidore à ses visiteurs de 1872. De plus, elle faisait peur: passer dans ses parages exposait à des accidents de toutes sortes. Enfin, contrairement à l'autre version essentiellement moralisatrice, l'auteur insiste fortement sur les distorsions de la perception dont étaient victimes les personnes qui s'attardaient auprès de la Pierre-qui-vire. «Ils sentaient leurs cheveux se dresser sur leur tête, une sueur froide leur le dos, le sang battre leurs tempes, et leurs jambes flageolantes étaient privées de mouvement. Alors ils voyaient d'étranges spectacles. Lesquels ? A leur retour, ils ne se confiaient pas volontiers, mais leurs regards se tournaient en dedans d’eux-mêmes, et ils frissonnaient. Malgré leur discrétion, on avait pu, au cours des ans, recueillir des bribes de renseignements, contradictoires, d'ailleurs. Les uns avaient vu des ombres imprécises environner la pierre; les autres avaient pu distinguer des faces hideuses de monstres aux yeux luisants et aux becs avides; certains avaient du tourner autour du rocher dans la ronde des fées, et s'y étaient affaissés, évanouis de fatigue; quelques uns parlaient d'un gigantesque vieillard aux traits effrayants qui leur barrait le chemin, ou encore d'une belle jeune femme à la robe blanche et aux bras nus, qui restait assise sur le bloc de granit, les fixant d'un regard étrange qui les faisait défaillir. Mais tous étaient d'accord sur un point. Tous avaient vu la pierre tourner d'elle-même. Une force invisible les clouait au sol et les obligeait à regarder» (50). Et c'est là que se rejoignent Puissant et Bidault de l'Isle: c'est pendant les douze coups de minuit de la nuit de Noël que s'ouvre la crypte, découvrant « des diamants, des rubis, des topazes et des pièces d'or qu'un enchanteur avait entassés là en un trésor fabuleux.» Quelques instants pendant lesquels on perdait ses repères «car à ce moment-là les minutes paraissaient des siècles». La mise en garde est ici des plus nettes: ceux qui ont essayé de toucher au trésor de l'enchanteur ont disparu à jamais. Un vieillard, «Simon-Bras-de-fer», avoue avoir perdu courage au dernier moment. Dans le texte de Jean Puissant, la jeune femme, nommée tantôt «Marie de la Roche» tantôt «Marie des Roches», est veuve. Elle méprise tous ces couards d'hommes et croit pouvoir mettre la main sur le trésor. Mais comme la Jeannette, son tablier plein de richesses, elle sort de la crypte en oubliant son enfant. Ce n'est que rentrée dans sa cabane qu'elle s'en rend compte. Il lui faudra attendre la Noël suivante. Elle passe l'année dans la douleur et la misère, sans profiter de son trésor, et, le moment venu, jette or et pierreries dans l'excavation où l'attendait son fils qui «lui tendait les bras, ses grands yeux bleus ouverts, souriant, tel qu'il était un an auparavant, le jour où elle l'avait perdu.» Marie saisit son fils et... remercie la «Pierre-qui-Vire» ! La version de Jean Puissant s'arrête ici: point d'ange, point de tremblement de terre, point de chapelle évanouie. La pierre garde tous ses pouvoirs. Une troisième version de la légende, antérieure aux précédentes, présente l'intérêt d'être entièrement écrite en parler morvandiau. Elle fait partie d'un ouvrage intitulé L'Ame du Morvan, édité en 1923 par Mme Gervais, à Saulieu. L'auteur, le docteur A. Guillaume, exerça la profession de vétérinaire à Saulieu de 1901 à 1943. L *Ame du Morvan a été rééditée en 1971 par les «Amis du Vieux Saulieu». Sous le titre «Lai Pierre-que-Vire», l'auteur énonce, dans une version développée, la légende dont Puissant et Bidault de l'Isle ont recueilli, chacun de son côté, des éléments différents. En sus, Guillaume pimente son texte d'une série de notations propre à réjouir les folkloristes. Deux éléments retiendront particulièrement notre attention. D'abord, une série d'indices typiquement «sabbatiques». Au milieu des divers cris d'animaux dont retentissaient les bois «jor et neut, mas seurtout de neut», « on entendot étou des autes breuts que venint de por d' ilai et de lai rivière, qu'on ne saivot pas pair quoué qu'al étint faits! peu, quéque fois des mouénées lumières qu' ment des luyottes qu' ai'llint que venint por lâvent dans les fonds. On viot don et on entendot! Les mondes de tot por d' ilai és ailentours dünt que tot ce qu'on croyot été des bêtes, étint des sorciers et des sorciéres que se chouingint qu'ment çai pou v' ni an sabbait...» - traduction littérale: «jour et nuit, mais surtout de nuit, on entendait aussi d'autres bruits qui venaient de par-là et de la rivière, qu'on ne savait pas par quoi ils étaient faits! Puis, quelquefois des petites lumières comme des vers luisants qui allaient et venaient par là-bas dans les fonds. On «voyait» donc et on «entendait» ! Les gens de la région disaient que tout ce qu'on croyait être des bêtes étaient des sorciers et des sorcières qui se transformaient comme çà pour venir au sabbat.» On trouve ici, avec les mystérieux bruits nocturnes et les lueurs qui vont et viennent, le thème des animaux qui seraient en fait des sorciers déguisés en route pour le sabbat. Sébillot (51) a noté parmi ces nocturnes le lièvre, qui nous renvoie quelques instants en Sénonais. Sur les confins de Gron et Collemiers, non loin du sommet boisé du «Bois Gorgon», un climat s'appelle «Les Demoiselles», évoquant les fées; un autre, le «Marchais au Pesme» (du latin «pessimus», le très mauvais, le pire: un des noms du Diable) et un autre enfin la «Côte aux Lièvres». Le «Bois Gorgon» serait-il un nouveau repaire de «sabbatins»?
L'autre élément à retenir concerne un rite
particulier de la veillée de Noël, consistant à secouer avec un tison la
bûche de Noël dans l'âtre pour la faire «éveyer», c'est-à-dire jeter des
étincelles: «Paisse que vous saivez que pus lai cheuche de Noé en breulant, fait d'évêyies vou d'étincelles qu'ment qu'on dit en ville, chi vous eumez mieux, pus a y airé de gerbes tant grousses que p'tiotes ai lai mouéchon.» Autrement dit: «parce que vous savez que plus la souche (ou bûche) de Noël en brûlant fait d' «évêyies» ou d'étincelles comme on dit en ville, si vous aimez mieux, plus il y aura de gerbes tant grosses que petites à la moisson.» Ceci pour rappeler que cette nuit, à nulle autre pareille, impose des rites: la veillée, avec les «éveyies» de la «chuche» en prélude â la Messe de Minuit, rite capital auquel il ne faut pas se soustraire. De plus, à cause de la loi sur le jeûne - le prêtre ne pouvait célébrer et les fidèles communier qu'en étant à jeûn depuis minuit -, on n'entrait dans l'église que les douze coups sonnés... laps de temps où s'ouvrait également le monde interdit ! Le Morvandiau - il n'en a pas le monopole - est un chrétien formaliste. A part Noël, il y a d'autres dates sacralisées à l'extrême, et notamment l'une d'entre elles qui, encore de nos jours, semble surpasser la Nativité dans la ferveur populaire: les Rameaux. A ce sujet, la version du docteur Guillaume, la plus ancienne et la plus complète concernant la Pierre-qui-Vire, a un antécédent: curieusement, l'ouvrage de l'abbé Baudiau cité plus haut présente, sous une forme dépouillée bien que paradoxalement noyée dans le mélodrame, les éléments essentiels que l'on retrouve, près d'un siècle plus tard, dans les trois versions du XXème siècle. Il s'agit d'un texte, également rédigé en patois, avec traduction en regard, et intitulé «La veuve et le trésor du dimanche des Rameaux» (52). |